Il n'existe pas de texte critique persan des œuvres d'Omar Khayyam. Le premier manuscrit (1460 A.D. - Bodléienne) où apparaissent les quatrains est de trois siècles et demi postérieur à la mort d'Omar Khayyam. Il comprend cent cinquante-huit quatrains. Les éditions les plus récentes de Calcutta et de Bombay en contiennent jusqu'à cinq cents. Ainsi pendant sept cents ans on a ajouté sans discernement à l'œuvre de Khayyam déjà adultérée dans le manuscrit de 1460. Il n'est pourtant pas difficile de retrouver, au milieu des interpolations, les vers qui appartiennent en propre au poète de Nichapour, car nous avons pour guide sa pensée qu'il a fixée en des quatrains indubitables, pensée d'une telle pureté que les éléments étrangers qu'on y jette ne s'y incorporent pas et, faisant tache, restent visibles. Omar Khayyam pratique, en toute sérénité d'âme, «l'indifférence à la foi et au doute». Ni l'étude, ni le raisonnement, ni l'intuition ne peuvent nous éclairer, et l'impuissance est égale de ceux qui par la science ou par la religion espèrent résoudre l'énigme de ce monde. Nous n'atteignons à aucune vérité et il n'est pas de bonheur ou de châtiment supraterrestre. Entre les deux néants qui la limitent, la vie n'est que le temps d'une respiration. Sachons en tirer des joies précaires. Le vin, l'amour des femmes et des adolescents mortels, la lune sur les terrasses, la flûte de l'Irak dans les vergers, le vent frais du matin, les roses à peine écloses, voilà la seule réalité de nos jours qui passent comme un songe. Après l'Ecclésiaste, il nous répète de cent façons «Tout est vanité et poursuite du vent,» mais il ajoute: «Réjouis-toi dans le présent: c'est là le but de la vie.» La pénétration de la pensée, son aigu, la qualité cristalline de la forme, la richesse contenue des images, l'absence de toute amplification lyrique, mettent Omar Khayyam au rang des plus rares poètes. Aussi retrouve-t-on sans peine les vers sortis de sa main et rien n'est plus aisé que d'écarter les quatrains confus et mystiques qui, au cours des siècles, ont été maladroitement mêlés aux pierres dures gravées par Omar Khayyam. Fitz-Gerald donne maint quatrain qui n'a pas sa place dans l'œuvre si nettement délimitée du poète. En voici un exemple, parmi bien d'autres que je pourrais citer:
La balle ne demande pas des Oui et des Non, Mais va, à gauche, à droite, comme le joueur la pousse. Celui qui t'a jeté dans ce champ, Il sait tout; Il sait; Il sait.
Omar Khayyam ne connaît pas de Il. Les quatrains authentiques que nous publions en sont une preuve suffisante. Faut-il ajouter que les mystiques persans (soufis) ont poursuivi d'une haine furieuse l'auteur du Rubayat. Il est du reste à l'honneur de la liberté de conscience (si l'on ose employer une expression aussi vide de sens) sous le règne du sultan seldjoucide Alp Arslan que Khayyam n'ait pas été poursuivi par les orthodoxes de son temps. On s'étonnerait que les traducteurs d'Omar Khayyam au XIXe siècle n'aient pas fait ce départ facile dans le texte persan si l'on ne savait combien le mysticisme conserve d'adeptes et combien peu d’esprits peuvent regarder en face le néant de l'après-mort. On ne peut alléguer, pour faire rentrer dans l'œuvre de Khayyam les quatrains mystiques, une conversion soudaine du vieil homme ramené par l'âge et la faiblesse à une conception religieuse du monde. Khayyam dit, en effet, au quatrain 136:
Le chiffre de mes ans a passé soixante- dix; - si je ne me réjouis pas aujour d' hui, quand donc serai-je heureux?
Dans les quatrains mêmes de Khayyam, les manuscrits persans présentent des variantes. Nicolas qui a traduit en 1867, et indifféremment, tous les quatrains attribués à Khayyam a usé d'un texte qui n'est pas celui sur lequel a été imprimée l'édition de Bombay, 1893, dont nous nous sommes servis. Ici seul le goût décide. Entre deux textes, prenons le plus net, le plus beau. Nous imprimons cent quarante-quatre quatrains. Peut-être pourrait-on y ajouter une douzaine encore que nous omettons, ou qu'ils soient des doublets imparfaits d'autres qu'on trouvera ici, ou que les difficultés du sens, les jeux de mots et les allusions à des thèmes inconnus du monde occidental, les rendent impropres à figurer dans une traduction qui, sans notes et commentaires, doit se suffire à elle-même. Personne ne peut pretendre à donner dans l’état actuel de la science une version complète et définitive, laquelle ne sera une édition dÓmar Khayyam. Nous avons suivit autant qu’il se peut, l’ordre des mots persans et respecté la coupe des vers. C’est en vain que des écrivains occidentaux ont essayé de mettre en vers anglais ou français les quatrains de Khayyam. Les lois impitoyables de notre rythmique les ont entraînés loin du texte et, voulant trouver des grâces poètiques équivalentes à celles du poème persan, ils ont dans l'aventure laissé perdre des beautés en échange desquelles ils ont peu à nous offrir. La traduction célèbre à tant de titres de Fitz-Gerald n'échappe pas à ce reproche. Voici un quatrain de Khayyam traduit par le poète anglais:
And if the Wine you drink, the Lip you press, End in what all begins and ends in - Yes; Think then you are To-day what Yesterday. You were. - To Morrow you shall not be less. F.G., XLII. Ed. 1889.
M. Roger Cornaz à son tour interprète Fitz-Gerald qui périphrase de loin Omar Khayyam.
Et si le vin qu'on boit, si l’amour même, Finissent comme tout dans le néant. Tant que l’on vit, l’on est ce qu'on sera A l’heure où l’on ne sera plus, - plus rien. R.C., XLVII.
ce qui est d’abord un contresens, puis un non-sens. Voici le quatrains exact d’Omar Khayyam:
O Khayyam, si tu es ivre de vin, sois heureux. - Si tu es assis près d’un adolescent sans rides, sois heureux. - Comme le compte de la vie est à la fin néant, - suppose que tu n’es plus; tu vis, donc sois heureux.
Nicolas a donné une traduction intégrale d'Omar Khayyam. Nicolas s'obstine à prendre Khayyam pour un mystique qui se masque. Cela l'entraîne à de singulières méprises. Nicolas, drogman à la légation de France à Téhéran, savait sans doute le persan, mais n'avait qu'une connaissance médiocre du français. Il a réussi dans la tâche difficile d'obscurcir la lumineuse beauté du poème persan et ce qu'il nous donne est à dégoûter de Khayyam. Voici sa traduction du même quatrains:
O Khayyam, quand tu es ivre, sois dans l’allégresse. Quand tu es assis auprès d’une belle, sois joyeux. Puisque la fin des choses de ce monde, c’est le néant. Suppose que tu n’est pas, et puisque tu es, livre-tiu au plaisir.
Il faut remarquer ici que, comme il est de règle dans les quatrains persans, les premier, second et quatrième vers riment, et le troisième est un vers blanc. Dans le quatrain que nous donnons, Omar Khayyam termine les premier, deuxième et quatrième vers par les mêmes mots khoch bâch, «sois heureux». Nicolas traduit une fois «sois dans l’allégresse», la seconde fois «sois joyeux», la troisième «livre-toi au plaisir» et ne sent pas la force que donne au quatrain la répétition à chaque fin de vers de ce «sois heureux» qui est la traduction exact de khoch bach. On ne peut perdre son temps à multiplier les exemples de la gaucherie de ce Nicolas. Il a le génie de l’impropriété et de la périphrase inutile. J’en citerai seulement une preuve encore pour ne pas fatiguer les gens de goût. Un quatrains de Khayyam (82) dit:
Personne n’a pu atteindre au visage du bien-aimé - avant d’avoir en mille épines enfoncées dans sa chair. - Regarde le peigne: il a fallu découper le bois en cent morceaux - pour qu’il puisse caresser la chevelure d’un adolescent.
Nicolas dit dans son langage:
Sur la terre, personne n’a étreint dans ses bras une charmante aux joues colorées du teint de la rose sans que le temps soit venu tout d’abord lui planter quelqu’épine dans le coeur. Vois plutôt le peigne; il n’a pu parvenir à caresser la chevelure parfumée de la beauté qu’après avoir été découpé en une foule de dents.
Et il ajoute en commentaire: «Allusion aux mécomptes de tout genre auxquels s’exposent les soufis pour arriver par la pensée et par une constante contemplation extatique à la connaissance parfaite de l’essence de la divinité, objet de leur amour exclusif.» Ainsi Nicolas se plaît à manier les fines pierres gravée par Khayyam de ses mains lourdes préalablement enduites de glaise. Les calligraphes persans ont groupé les quatrains de Khayyam, non par le sens, mais par la voyelle de la rime. Nous avons essayé de mettre un peu d’ordre dans cette confusion et de retrouver, au milieu de leurs belles variations, la suite et le développement des thèmes principaux sur lesquels s'est arrêtée la pensée d'Omar Khayyam.
De la vie de Khayyam, on sait qu'il naquit à Nichapour, dans le Khorassan; la légende assure qu'il se distingua comme étudiant sous la direction de l'imam Mowaffak, que son camarade Nizam el Mulk devint grandvizir du sultan seldjoucide Alp Arslan et donna une pension de douze cents mithkals d'or à son ancien condisciple qui jusque-là avait vécu en faisant des tentes. Au vrai, Omar Khayyam fut un des plus grands savants de son temps, travailla à la réforme du calendrier Jalali, fut célèbre comme astronome, établit des tables du ciel et rédigea un traité d'algèbre qui a été traduit en français au XIXe siècle. Il mourut à Nichapour en 517 A.H. (1123 A.D.) à l’âge de quatre-vingt-cinq ans.
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