J.B. Nicolas: Les quatrains de Khèyam, 1867

300
	Je connais tou ce que le néant et l'être ont d'apparant; je sais 
le fond de toute pensée élevée. eh bien! puisse toute cette science 
être anéantie en moi si je reconnais chez l'homme un état supérieur 
à celui de l'ivresse!

301
	Je bois du vin, moi, mais je ne commets pas de désordres. J'al-
longe ma main, mais ce n'est que pour saisir la coupe. Sais-tu 
pourquoi je suis adorateur du vin? C'est pour ne point t'imiter en 
m'adorant moi-même.

302
	Es-tu assez discret pour que je te dise en peu de mots ce que 
l'homme a été dans Ie principe? Une créature misérable, pétrie dans 
la boue du chagrin. II a, durant quelques jours, mangé quelques 
morceaux ici-bas, puis il a levé Ie pied pour s'en aller.

303
	C'est Ie bord de la jarre que nous avons choisi pour lieu de prière; 
c'est en faisant usage du vin que nous nous sommes rendus dignes 
du nom d'homme; c'est dans la taverne que nous pourrons rattraper 
Ie temps perdu dans les mosquées.

304
	C'est nous qui sommes Ie véritable but de la création universelle; 
c'est nous qui, aux yeux de-l'intelligence, sommes l'essence du re-
gard divin. Le cercle de ce monde est semblable à une bague, et, 
sans aucun doute, c'est nous qui en sommes Ie chaton gravé!

305
	L'ivresse de notre propre délire ici-bas nous a transportés de 
joie; de notre humble condition, elle nous a fait lever la tête jus-
qu'aux cieux. Cependant, nous voilà enfin affranchis de l'annexion 
du corps! Nous, voilà rentrés dans la terre, d'où nous sommes sortis!

306
	Si j'ai mangé pendant les jours du rèmèzan, ne va pas croire que 
je l'aie fait par inadvertance. Les dures fatigues du jeûne avaient 
si bien transformé mes journées en nuits, que j'ai toujours cru 
manger Ie repas du matin.

307
	Nous avons constamment la tête prise de vin : la présence de la 
coupe et du vin seule anime notre société. Laisse donc là tes con-
seils, ô ignorant pénitent! (tu Ie vois) nous sommes adorateurs du 
vin, et les lèvres de l'objet de nos amours sont au gré de nos désirs.

308
	Voici la saison des roses. Oh! je veux mettre en action une de 
mes idées. Je veux commettre un acte qui enfreigne la loi du chèr'e. 
Oui, durant quelques jours, je veux, en compagnie des belles aux 
joues veloutées et colorées , je veux, répandant du vin rose sur Ie 
gazon, transformer la prairie en champs de tulipes.

309
	Lorsqu'en ce monde la joie s'empare de nous; lorsqu'elle donne 
à notre teint Ie brillant éclat du coursier du firmament (Ie soleil), 
alors j'aime à me voir dans une prairie au milieu des belles aux 
joues veloutées, et à prendre avec elles de ce vert hachich avant de 
rentrer moi-même sous cette terre recouverte de gazon.

310
	Jamais nous ne goûtons avec bonheur une goutte d'eau sans que 
la main de la douleur ne vienne aussitôt nous présenter son breuvage 
amer. Jamais nous ne trempons un morceau de pain dans du sel 
sans que ce sel ne vienne aussitôt rouvrir les blessures de nos cœurs.

311
	Gardez-vous, gardez-vous bien de faire du bruit dans la taverne! 
Passons-y, mais évitons toute agitation. Vendons Ie turban, vendons 
le livre (Ie Koran) pour acheter du vin. Passons ensuite par Ie ma-
dressèh, mais ne nous y arrétons pas.

312
	Tous les jours, dès l'aurore, j'irai à la taverne. Je m'y rendrai en 
compagnie des hypocrites kèlènders. Ô toi, qui es Ie maître des 
secrets les plus cachés! donne-moi la foi, si tu veux que je m'attache 
à la prière.

313
	Les soucis de ce monde, nous ne leur accordons pas même la va-
leur d'un grain d'orge; oh! que nous sommes heureux! Si nous 
avons de quoi déjeuner, nous n'avons rien pour dîner; oh! que nous 
sommes heureux! Bien que rien de cuit ne nous arrive des cuisines, 
nous n'adressons à personne des prières importunes; oh! que nous 
sommes heureux! 

314
	Pas un seul jour je ne me sens débarrassé des liens importuns de 
ce monde; pas un seul instant je ne respire content de mon être. 
J'ai fait longtemps l'apprentissage des vicissitudes humaines, et je 
ne suis encore devenu maître ni dans ce qui regarde ce monde, ni 
dans ce qui concerne l'autre.

315
	Nous, d'une main, nous prenons Ie Koran, de l'autre, nous sai-
sissons la coupe: vous nous voyez tantôt portés vers ce qui est licite, 
tantôt vers ce qui est défendu. Nous ne sommes donc, sous cette 
voûte azurée, ni complétement infidèles, ni absolument musulmans.

316
	Présentez Ie salut de ma part à Mostapha, et ensuite dites-lui, 
avec tout Ie respect qui lui est dû: "Ô seigneur Hachemite! pour 
"quoi, suivant Ie chèr'e, Ie doug aigre est-il licite et Ie vin pur 
"défendu?"

317
	Présentez Ie salut de ma part à Khèyam, et ensuite dites-lui: 
"Ô Khèyam! tu es un ignorant. Quand donc ai-je dit que Ie vin est
"défendu? Il est licite pour les hommes intelligents, il n'est défendu
"que pour les ignorants." 318 Ô toi qui convoites nuit et jour les biens de ce monde! tu ne réfléchis donc pas au jour terrible? Prends en considération ton dernier souffle, reviens à toi, et regarde comme Ie temps traite les autres. 319 Ô toi qui es Ie r'ésumé de la création universelle! cesse donc un instant de te préoccuper de gain ou de perte; prends une coupe de vin, de la main de l'échanson éternel, et affranchis-toi ainsi à la fois et des soucis de ce monde et de ceux de l'autre! 320 Si tu sais à quoi t'en tenir sur la marche de ce cercle sans fin, tu dois reconnaître deux classes d'hommes: ceux qui connaissent parfaitement son bon et son mauvais côté, et ceux qui n'ont de notion ni d'eux-mêmes ni des choses d'ici-bas. 321 Rends léger à mon cœur te poids des vicissitudes de ce monde. Cache aux humains mes actions répréhensibles. Rends-moi heureux aujourd'hui, et demain fais-moi ce que tu croiras digne de ta misé- ricorde. 322 Pour celui qui se rend compte des vicissitudes humaines, la joie, Ie chagrin, la peine, tout cela est identique. Le bien et Ie mal de ce monde devant un jour finir, qu'importe que tout soit tourment pour nous, ou tout agrément? 323 Maintenant que Ie rossignol a fait entendre sa voix, ne pense plus qu'à saisir la coupe de vin en rubis de la main des buveurs; léve- toi, viens, car les roses épanouies respirent la joie; viens, venge- toi, venge-toi durant deux ou trois jours des tourments que tu as endurés. 324 Regarde cette coupe faite de matière: elle est enceinte d'une âme! On dirait un jasmin produisant des fleurs de l'arbre de Judée. Mais que dis je? L'éclatante pureté du vin est cause de mon erreur: oh non! (ce n'est point une coupe) c'est une eau diaphane qui est grosse d'un feu liquide. 325 Lève-toi, laisse-là les soucis de ce monde qui fuit, sois dans l'allégresse, passe gaienient cette vie d'un instant, car si les faveurs du ciel eussent été constantes pour les autres, leur tour de jouis- sance ne serait pas venu jusqu'à toi. 326 Écoute-moi, ô toi qui n'as pas vu de vieux amis! Ne t'inquiète pas de cette roue des cieux qui n'a ni surface ni fond: contente-toi de ce que tu as, et, en paisible spectateur, observe ici-bas Ies jeux divers de la destinée des hommes. 327 Emploie tous tes efforts à être agréable aux buveurs; suis les bons conseils de Khévam. Ô ami! détruis les bases de la prière, celles du jeûne, bois du vin, vole (si tu veux), mais fais Ie bien. 328 La justice est l'âme de l'univers; l'univers est un corps. Les anges sont les sens de ce corps; les cieux, les éléments, les créatures en sont les membres; voilà l'unité éternelle. Le reste n'est que trom- perie. 329 Hier au soir, dans la taverne, cet objet de mon cœur qui me ravit I'âme (Dieu) me présenta une coupe avec nu air ravissant de sin- cérité et de désir de me complaire, et m'invita à boire. "Non, lui "dis-je, je ne boirai pas. - Bois, me répondit-il, pour l'amour de "mon cœur." 330 Veux-tu que I'univers se soumette à ta volonté? Occupe-toi sans cesse à fortifier ton âme. Partage mon opinion qui consiste à boire du vin et à ne jarnais nous soucier des choses d'ici-bas. 331 Les sages ont beau considérer d'un bout à l'autre ce monde de poussière, séjour de I'inconstance, ils n'y verront rien d'agréable que Ie vin en rubis et les beaux visages. 332 C'est grâce à l'iniquité de cette roue des cieux, qui ressemble à un miroir, c'est grâce au mouvement périodique de ce temps, qui n'ac- corde ses faveurs qu'aux plus abjects, que mes joues, creuses comme la coupe, sont inondées de larmes; et, semblable au flacon, mon cœur est plein de sang. 333 Hier (avant Ie jour), en compagnie d'une ravissante amie et d'une coupe de vin rose, j'étais assis au bord d'un ruisseau. Devant moi était placée la coupe, cette coquille dont la perle (Ie contenu de la coupe) répandait un tel éclat de lumière que Ie héraut du soleil, s'éveillant en sursaut, annonça le réveil de l'aurore. 334 Oublie le jour qui a été retranché de ton existence; ne t'inquiète pas de celui de demain, qui n'est pas encore venu; ne te repose pas sur ce qui est ou sur ce qui n'est plus; vis un instant heureux et ne jette pas ainsi ta vie au vent. 335 N'as-tu pas honte de te livrer à la corruption? de négliger ainsi et les commandements et les défenses? J'admets que tu parviennes à t'approprier tous les biens de la terre, que pourras-tu en faire si ce n'est de les abandonner à ton tour? 336 J'ai vu un homme retiré sur un terrain aride. Il n'était ni héré- tique, ni musulman; il n'avait ni richesses, ni religion, ni Dieu, ni vérité, ni loi, ni certitude. Qui dans ce monde ou dans l'autre aurait un tel courage? 337 Une multitude d'hommes réfléchissent sur les croyances, sur les religions; d'autres sont dans la stupéfaction entre Ie doute et la cer- titude. Tout à coup, celui qui est à l'affût criera: Ô ignorants! la "voie que vous cherchez n'est ni là, ni là." 338 Il existe dans les cieux un taureau nommé Pérvin (PIéiades), un autre taureau est caché sous la terre. Ouvre donc les yeux de I'intelligence comme ceux qui vivent dans la certitude, et regarde- moi cette poignée d'ânes placés entre deux boeufs! 339 On me dit: Bois un peu moins de vin. Quelle raison dones-tu pour n'y point renoncer? La raison que je donne, c'est Ie visage de mon ami, c'est Ie vin du matin. Sois juste, et dis-moi s'il est pos- sible de donner une raison plus lumineuse. 340 Si je possédais sur les cieux la puissance que Dieu y exerce, je les supprimerais de ce monde, et j'en construirais d'autres à ma façon, afin que l'homme libre pût ici-bas atteindre sans difficulté les désirs de son cœur. 341 Mon pauvre cœur, plein de douleur et de folie, n'a pu être af- franchi de l'ivresse où I'a plongé l'amour de ma bien-aimée. Oh! Ie jour où Ie vin de cet amour a été distribué, ma portion a été sans doute puisée dans Ie sang de mon cœur! 342 Boire du vin et rechercher les beaux visages est un parti plus sage que celui d'user d'hypocrisie et d'apparente dévotion. Il est évident que, s'il existe un enfer pour les amoureux et les buveurs, personne ne voudra du paradis. 343 Méprise les paroles des femmes coquettes, mais accepte du vin limpide de la main de celles dont la toilette est irréprochable. (Tu Ie sais,) tous ceux qui ont fait leur apparition en ce monde sont partis les uns à la suite des autres, et il n'est donné à personne de t'en montrer un seul qui soit revenu. 344 Il ne faut point se résoudre à flétrir par Ie chagrin un cœur joyeux, à broyer sous la pierre des tourments nos instants d'allé- gresse. Personne ne pouvant nous dire ce qui adviendra, ce qu'il faut donc, c'est du vin, c'est une maîtresse chérie et du repos au gré de nos souhaits. 345 Oui, il est beau de jouir d'une bonne renommée; il est honteux de se plaindre de l'injustice du ciel; il est plus beau de s'enivrer du jus du raisin que de s'enorgueillir d'une fausse dévotion. 346 Ô Dieu! sois miséricordieux pour mon pauvre cœur prisonnier; sois miséricordieux pour mon sein, susceptible de contenir Ie chagrin; pardonne à mes pieds, qui me conduisent à la taverne; pardonne à ma main, qui saisit la coupe! 347 Ô Dieu! délivre-moi de ce calcul sur Ie plus ou Ie moins (des choses de ce monde), fais que je me préoccupe de toi, en m'af- franchissant de moi-même. Tant que j'ai ma saine raison, Ie bien et Ie mal me sont connus: rends-moi ivre et débarrasse-moi ainsi de cette connaissance du bien et du mal. 348 Cette roue des cieux court après ma mort et la tienne, ami; elle conspire contre mon âme et la tienne. Viens, viens t'asseoir sur Ie gazon, car bien peu de temps nous reste encore avant que d'autre gazon germe de ma poussière et de la tienne. 349 Lorsque mon âme et la tienne nous aurons quittés, on placera une paire de briques sur ma tombe et la tienne. Puis, pour couvrir les tombes des autres avec d'autres briques, dans Ie moule du bri- quetier on jettera ma poussière et la tienne. 350 Ce château qui par sa splendeur rivalisait avec les cieux, ce châ- teau où les souverains se succédaient à l'envi, nous avons vu u ne tourterelle s'y poser et sur ses créneaux en ruine crier: "Kou kou, "kou kou." 351 Quel avantage a produit notre venue en ce monde? Quel avan- tage résultera de notre départ? Que nous reste-t-il du monceau d'espérances que nous avons conçues? Où est la fumée de tous ces hommes purs qui, sous ce cercle céleste, se consument et deviennent poussière? 352 Ô toi dont les lèvres recèlent l'eau de la vie! ne permets pas à celles de la coupe de venir les baiser. (Oh! si tu Ie permets,) puissé-je perdre Ie nom d'homme si je ne m'abreuve du sang du flacon, car qui est-elle, cette coupe, pour oser appuyer ses lèvres sur les tiennes? 353 Je suis tel que m'a produit ta puissance. J'ai vécu cent ans, comblé de ta bienveillance et de tes bienfaits. Je voudrais cent ans encore commettre des péchés et voir si c'est la somme de mes fautes qui l'emporterait ou celle de ta miséricorde. 354 Prends dans tes mains la coupe, emporte la gourde, ô charme de mon cœur! et va explorer les prairies, les bords des ruisseaux, car bien des idoles, semblables à la lune par l'éclat de leurs beaux visages, ont été cent fois transformées en coupes, cent fois elle ont été des gourdes. 355 C'est nous qui achetons du vin vieux et du vin nouveau, et, c'est nous qui vendons Ie monde pour deux grains d'orge. Sais-tu où tu iras après la mort? Apporte-moi du vin et va où tu voudras. 356 Quel est I'homme ici-bas qui n'a point commis de péché, dis? Celui qui n'en aurait point commis, comment aurait-il vécu, dis? Si, parce que je fais Ie mal, tu me punis par le mal, quelle est donc la différence qui existe entre toi et moi, dis? 357 Oh! où est donc celle dont les lèvres sont de rubis, où donc cette pierre précieuse de Bèdèkhehan? Où est ce vin plein de parfum qui donne Ie repos à l'âme? On dit que la religion de I'islam le défend: bois, ami, et n'aie aucune crainte, car où vois-tu I'islam? 358 Ce qu'il y a de mieux, c'est de s'abstenir de tout ce qui n'est pas allégresse; ce qu'il y a de mieux, c'est de recevoir la coupe de la main des belles que renferment les palais des princes; ce qu'il y a de mieux encore, c'est I'ivresse, I'insouciance des Kélenders, l'oubli de soi-même. Une gorgée de vin, enfin, vaut mieux que tout ce qui existe dans l'espace entre la lune et Ie poisson. 359 Pour toi, ce qu'il y a de mieux, c'est de fair l'étude des sciences et la dévotion; c'est de t'accrocher à la chevelure d'une ravissante amie; c'est de verser dans la coupe Ie sang de la vigne avant que Ie temps ait versé Ie tien. 360 Ô ami! sois en repos au milieu des vicissitudes humaines; ne t'inquiète pas en vain de la marche du temps. Lorsque l'enveloppe de ton être sera mise en lambeaux, qu'importe que tu aies agi, que tu aies parlé, que tu te sois souillé! 361 Ô toi qui n'as point fait le bien, mais qui as fait le mal, et qui ensuite as cherché un refuge auprès de la Divinité! garde-toi de jamais t'appuyer sur Ie pardon, car celui qui n'a rien fait ne res- semble pas plus à celui qui a péché que celui qui a péché ne res- semble à celui qui na rien fait. 362 Ne mesure pas la longueur de la vie au delà de la soixantaine. Ne pose nulle part Ie pied sans être pris de vin. Tant que de ton crâne on n'aura pas fait une cruche, va toujours ton chemin sans déposer jamais la gourde de tes épaules, ni la coupe de ta main. 363 Ce firmament est comme une écuelle renversée sur nos têtes. Les hommes perspicaces y sont humiliés et sans force; mais voyez l'a- mitié qui règne entre la coupe et Ie flacon. Ils sont lèvre contre lèvre, et entre eux coule Ie sang. 364 J'ai de mes moustaches balayé Ie seuil de la taverne. Oui, j''ai renoncé à réfléchir sur Ie bien et Ie mal de ce monde et de l'autre. Je les verrais, semblables à deux boules, rouler dans un fossé que, quand je dors pris de vin, je ne m'en préoccuperais pas plus que si je voyais rouler un grain d'orge. 365 La goutte d'eau s'est mise à pleurer en se plaignant d'être séparée de I'Océan. L'Océan s'est mis à rire en lui disant: "C'est nous qui "sommes tout; en vérité, il n'y a point en dehors de nous d'autre "Dieu, et si nous sommes séparés, ce n'est que par un qimple point "et presque invisible." 366 Jusques à quand m'infligerai-je Ie souci de savoir si je possède ou si je ne possède pas? si je dois ou si je ne dois pas passer gaiement la vie? Remplis toujours une coupe de vin, ô échanson! car j'ignore si j'expirerai ou non ce souffle qu'actuellement j'aspire. 367 Ne deviens pas la proie du chagrin de ce monde d`iniquité; ne rappelle pas à ton âme Ie souvenir de ceux qui ne sont plus; ne livre ton cœur qu'à une amie aux douces lèvres et à stature de fée; ne sois jamais privé de vin, ne jette pas ta vie au vent. 368 Jusques à quand me parleras-tu de mosquée, de prière, de jeûne? Va plutôt à la taverne et enivre-toi, dusses-tu pour cela demander l'aumône. Ô Khèyam! bois du vin, bois, car de cette terre dont tu es composé on fera tantôt des coupes, tantôt des bols, tantôt des cruches. 369 Voici pourquoi dans ce palais des êtres tu dois, ô sage! te livrer à I'usage du vin couleur de rose, c'est qu'alors chaque atome de ta poussière que Ie vent emportera ira tomber, tout einpreint de vin, au seuil de la taverne. 370 Regarde comme Ie zéphyr a fait épanouir les roses! Regarde comme leur éclatante beauté réjouit Ie rossignol! Va donc te reposer à I'ombre de ces fleurs, va, car bien souvent elles sont sorties de terre el bien souvent elles y sont rentrées. 371 Nous voilà tous réunis au milieu des amoureux; nous voilà tous affranchis des pelnes qu'inflige Ie temps; ayant vidé la coupe de son amour, nous voilà tous libres, tous tranquilles, tous pris de vin. 372 Suppose que tu aies vécu dans ce monde au gré de tes désirs; eh bien! après? Figure-toi que la fin de tes jours est arrivée; eh bien! après? J'admets que tu aies vécu durant cent ans entouré de tout ce que ton cœur a pu désirer, imagine à ton tour que tu aies cent autres années à vivre; eh bien! après? 373 Sais-tu pourquoi Ie cyprès et Ie lis ont acquis la réputation de li- berté dont ils jouissent parmi les hommes? C'est que celui-ci, ayant dix langues, reste muet, et que celui-là, possédant cent mains, les tient raccourcies. 374 Ô echanson! mets dans ma main de ce vin délicieux, de ce jus aux attraits d'une charmante idole, de ce nectar enfin qui, sem- blable à une chaîne dont les anneaux se tordent et se retordent sur eux-mêmes, tient et les fous et les sages dans une si douce captivité. 375 Ô regret que la vie se soit passée en pure perte! que nos bouchées aient été illicites et nos corps souillés! J'ai la figure noire (ô Dieu!), de n'avoir pas fait ce que tu as ordonné. Que sera-ce donc d'avoir fait ce que tu n'as pas ordonné? 376 Ne t'inquiète pas des vicissitudes de ce monde d'inconstance; de- mande du vin et rapproche-toi de ta caressante maîtresse, car, vois- tu, celui que sa mère enfante aujourd'hui, demain disparaît de la terre, demain il rentre dans Ie néant. 377 Je puis renoncer à tout, au vin jamais; car j'ai les moyens de me dédommager de tout, de la privation de vin jamais. (Ô Dieu!) se pourrait-il que je devinsse musulman et que je renonçasse au vin vieux? Jamais. 378 Nous sommes tous amoureux, tous ivres, tous adorateurs du vin. Nous sommes tous réunis dans la taverne, ayant banni loin de nous tout ce qui est bien, tout ce qui est mal, tout ce qui est réflexion et réverie. Oh! ne nous demande donc pas de jugement, puisque nous sommes tous pris de vin. 379 C'est nous qui avons confiance en la bonté divine, qui nous sous- trayons au sentiment de l'obéissance et du péché; car où ta bienveil- lance existe (ô Dieu!), celui qui n'a rien fait est l'égal de celui qui a fait. 380 Tu as imprimé à notre être (ô Dieu!) une bien singulière fantas- magorie (d'inconséquences) et tu en fais surgir de bien étranges phénomènes. Je ne puis, moi, être meilleur que je ne suis, car tu m'as retiré tel quel du creuset (de la création). 381 Nous avons violé tous les vœux que nous avions formés; nous avons fermé sur nous la porte de la bonne et celle de la mauvaise renom- mée. Ne me blâmez point si vous me voyez commettre des actes d'insensé, (car, vous Ie voyez,) nous sommes ivres du vin de l'a- mour, ivres tous tant que nous sommes. 382 Une gorgée de vin vieux vaut mieux qu'un nouvel empire. Ce qu'il y a de mieux à faire c'est dè rejeter tout ce qui n'est pas vin. Une coupe de ce nectar est cent fois préférable au royaume de Fé- ridoun. La brique qui couvre la jarre est plus précieuse que Ie diadème de Kéy-Khosrov. 383 Ô mon cœur! tu n'arriveras point à pénétrer les secrets énigma- tiques (des cieux); tu ne parviendras jamais au point culminant que les intripides savants ont atteint. Résigne-toi donc à t'organiser ici- bas un paradis en faisant usage de la coupe et du vin, car là où est Ie paradis (futur), y arriveras-tu? n'y arriveras-tu pas? 384 Ceux qui sont partis avant nous, ô échanson! sont couchés dans la poussière de l'orgueil; va boire du vin, va, écoute la vérité que je te dis: tout ce qu'ils ont avancé n'est que du vent, sache-le, ô échanson! 385 De loin est apparu un sale individu. On eût dit que son corps était recouvert d'une chemise faite de fumée de l'enfer. Il n'était ni homme ni femme. Il a brisé notre flacon et répandu à terre le vin en rubis qu'il contenait, se glorifiant d'avoir commis un acte digne d'un homme. 386 Ô mon cœur quand tu es admis à t'asseoir au banquet de cette idole (la Divinité), c'est que tu es sorti de toi-même pour rentrer en toi-même. Lorsque tu as gouté une gorgée du vin du néant, tu es entièrement séparé de ceux qui sont et de ceux qui ne sont plus. 387 Oui, je me suis trouvé en relation avec Ie vin, avec I'ivresse. Mais pourquoi Ie monde m'en blâme-t-il? Oh! plût à Dieu que tlout ce qui est illicite produisît l'ivresse! Car alors jamails ici-bas je n'aurais vu I'ombre de la saine raison. 388 Tu as brisé ma cruche de vin, mon Dieu! lu as ainsi fermé sur moi la porte de la joie, mon Dieu! tu as versé á terre mon vin lim- pide. Oh! (puisse ma bouche se remplir de terre) serais-tu ivre, mon Dieu? 389 Ô toi qui es Ie résultat des quatre et des sept, je te vois bien embarrassé entre ces quatre et ces sept. Bois du vin, car, je te l'ai dit plus de quatre fois, tu ne reviendras plus; une fois parti, tu es bien parti. 390 (D'un cóté) tu as dressé deux cents embûches autour de nous; (d'un autre còté) tu nous dis: "Si vous y mettez Ie pied vous serez "frappés de mort." C'est toi qui tends les piéges, et quiconque y tombe, tu I'interdis! tu lui donnes la mort, tu l'appelles rebelle! 391 Ô toi, dont la mystérieuse essence est impénétrable à l'intelli- gence, toi qui ne te soucies pas plus de notre obéissance que de nos fautes, je suis ivre de péchés, mais la confiance que j'ai en toi me rend la raison. Je veux dire par là que je compte sur ta miséricorde. 392 Si les choses, en ce monde, n'étaient basées que sur l'imitation, oh! alors ce serait tous les jours fête. Oh! si ce n'étaient ces vaines menaces, chacun pourrait ici-bas atteindre sans crainte Ie but de ses souhaits. 393 Ô roue des cieux! tu remplis constamment mon cœur de tristesse. Tu paralyses en moi Ie germe de la joie, tu transformes en eau l'air qui vient rafraîchir mon corps, tu changes en terre, dans ma bouche, l'eau pure que je bois! 394 Ô mon coeur! si tu t'affranchis des chagrins inhérents à la ma- tière, tu deviendras une âme dans toute sa pureté; tu monteras aux cieux, ta résidence sera Ie firmament. Oh! que tu dois souffrir de honte d'être venu habiter la terre! 395 Ô potier! sois attentif, si tu possèdes la saine raison; jusques à quand aviliras-tu l'homme en pétrissant sa boue? C'est Ie doigt de Féridoun, c'est la main de Kéy-Khosrov que tu mets ainsi sur ta roue. Oh! à quoi penses-tu donc? 396 Ô rose! tu ressembles au visage d'une jeune et ravissante beauté! Ô vin! tu es semblable à un rubis dont l'éclat réjouit l'âme. Ô capri- cieuse fortune! à chaque instant tu me parais plus étrangère, et ce- pendant il me semble te connaître. 397 De la cuisine de ce monde tu n'absorbes que la fumée. Jusques à quand, plongé dans la recherche de l'être et du néant, seras-tu la proie du chagrin? Ce monde ne contient que perte pour ceux qui s'y attachent. Dérobe-toi à cette perte, et tout pour toi deviendra bénéfice. 398 Nous, nous ne cherchons point à tourmenter les hommes dans leur sommeil; nous évitons ainsi de leur faire pousser à minuit les cris lamentables: ô mon Dieu! ô mon Dieu! (mais d'autres Ie font). Ne te repose donc ni sur tes richesses ni sur ta beauté, car celles-là te seront enlevées dans une nuit, et l'autre aussi dans une nuit te sera
ravie. 399 Si dès le commencement tu avais voulu me faire connaître à moi- même, pourquoi ensuite m'auras-tu séparé de ce moi-même? Si au premier jour ton intention n'avait pas été de m'abandonner, pour- quoi m'aurais-tu jeté tout ébahi au milieu de ce monde?