J.B. Nicolas: Les quatrains de Khèyam, 1867

200
	Des dogmes de la religion n'admets que ce qui t'oblige envers la 
Divinité. Cette bouchée de pain que tu possèdes, ne la refuse pas à 
autrui; garde-toi de la médisance, ne recherche le mal de personne, 
et alors c'est qui moi qui te promets la vie future: apporte du vin.

201
	Entraîné par la course rapide du temps, qui n'accorde ses faveurs
qu'aux moins dignes, ma vie se passe dans un gouffre de chagrins 
et de douleurs. Dans ce jardin des êtres, mon cœur est aussi serré 
qu'un bouton de rose; semblable à la tulipe, il y est inondé de sang.

202
	Ce qui sied à la jeunesse, c'est le vin, c'est le jus limpide de la	
treille, c'est la société des belles, et puisque l'eau a réduit en ruine 
ce monde de néant, ce qui nous sied à nous, c'est de nous y ruiner 
dans te vin, c'est d'y passer notre vie dans l'ivresse la plus complète.
203
	Apporte de ce rubis balais dans une simple coupe de cristal, 
apporte cet objet habituel et chéri de tout homme généreux. Puisque 
tu sais que tous les êtres ne sont que poussière, et qu'un vent qui 
souffle pendant deux jours les fait disparaître, apporte de vin.

204
	Ô toi, à la recherche de qui un monde entier est dans le vertige 
et dans la détresse! le derviche et le riche sont également vides de 
moyens pour parvenir à toi : ton nom est mêlé aux entretiens de 
tous, mais tous sont sourds; tu es présent aux yeux de tous, mais 
tous sont aveugles.

205
	En compagnie d'un ami aimable, ce qui m'agrée c'est une coupe 
de vin. Lorsque je deviens la proie du chagrin, ce qui me convient 
c'est d'avoir les yeux pleins de larmes. Oh! ce monde abject ne devant 
pas pour nous avoir de durée, ce qu'il  y a encore de mieux c'est 
d'y demeurer ivre-mort!

206
	Garde-toi de boire du vin en compagnie d'un rustre à violent 
caractère, n'ayant ni esprit ni tenue, car cela ne saurait produire 
que désagréments. Durant la nuit, tu aurais à subir les désordres 
de son ivresse, ses vociférations, ses folies. Le lendemain de cette 
ivresse, ses prières d'excuse  et de pardon viendraient t'endolorir la 
tête.

207
	Puisque tu ne possèdes que ce qu'il (Dieu) t'a fixé, ne te tour-
mente ainsi pour obtenir l'objet de tes convoitises. Garde-toi de 
trop surcharger ton cœur, car le drame final consiste à laisser ce 
que nous possédons et à passer outre.

208
	Ô mon âme! bois de ce nectar limpide qui n'as pas été remué; 
bois-en à la mémoire de ces charmantes idoles qui ravissent les 
cœurs. Le vin est le sang de la vigne, ami, et la vigne te dit: Bois-
en, puisque je te le rends licite.

209
	Pendant la saison des fleurs, bois du vin couleur de rose; bois-
en aux sons plaintifs de la flûte, au bruit mélodieux de la harpe.
Moi, j'en bois et je m'en réjouis; puisse-t-il m'être salutaire! Si tu 
n'en bois pas, que veux-tu que j'y fasse? Va donc manger des 
cailloux!

210
	Es-tu triste? prends un morceau de hachich gros comme un grain 
d'orge, ou bois un tout petit mèn de vin couleur de rose. Tu es 
devenu soufi, enfin! Tu ne bois pas de ceci, tu ne prends pas de 
cela; il ne te reste qu'àmanger des cailloux, va donc manger des 
cailloux!

211
	Hier, j'ai remarqué au bazar un potier donnant à outrance des 
coups de pied à une terre qui'l pétrissait. Cette terre semblait lui 
dire: Moi aussi j'ai été ton semblable; traite-moi donc avec moins 
de rigueur.

212
	Si tu bois du vin, toi, bois-en avec des gens intelligents, bois-
en en compagnie de ces ravissantes idoles, ayant le sourire sur les 
lèvres et les joues colorées du teint de la tulipe. N'en bois pas trop, 
ne le divulgue pas, n'en fais pas un refrain, bois-en peu, de tempo 
à autre et en cachette.

213
	Le vin, bois-le en compagnie de ces créatures sveltes qui', par le 
vermeil de leurs joues, ravissent les cœurs. Tu es mordu par le ser-
pent du chagrin; ami, bois donc de l'antidote. Moi, j'en bois et je 
m'en flatte, puisse-t-il m'être propice! Si tu n'en bois pas, que 
veux-tu que j'y fasse? Va manger de la terre'.

214
	Voici l'aurore, léve-toi, ô jeune homme imberbe, et remplis vite 
de ce vin en rubis la coupe de cristal, car (plus tard) tu pourras 
chercher longtemps, sans jamais le retrouver, ce moment d'existence 
qu'on nous prête dans ce monde de néant.

215
	Une gorgée de vin est préférable à l'empire de Djèm; l'odeur de 
la coupe est préférable aux aliments de Marie. Le soupir qui le 
matin s'échappe de la poitrine d'un homme pris de vin de la veille 
est préférable aux lamentations de Bou-Saïd et à celles d-Adhèm.

216
	Ô mon cœur! puisque le fond même des choses de ce monde n'est 
qu'une fiction, pourquoi t'aventurer ainsi dans un gouffre infini 
de chagrins? Confie-toi au destin, supporte le mal, car ce que le 
pinceau a tracé ne sera pas effacé pour toi.

217
	De tous ceux qui ont pris le long chemin, quel est celui qui en 
est revenu pour que je lui en demande des nouvelles? Ô ami! garde-
toi de rien laisser en vue d'un espoir quelconque dans ce mesquin 
sérail, car, sache-le, tu n'y reviendras plus.

218
	Puisque chacune de tes nuits, puisque chacun de tes jours re-
tranche une partie de ton existence, ne permets pas à ces nuits, 
ces jours de te couvrir de poussière. Passe-les gaiement, car, com-
bien de temps, hélas! tu seras absent, tandis que les nuits et les 
jours subsisteront encore!

219
	Cette roue des cieux, qui ne dit ses secrets à personne, a tué 
impitoyablement mille Mahmouds, mille Ayaz; bois du vin, car 
elle ne restituera la vie à personne. Hélas! nul de tous ceux qui ont 
quitté ce monde n'y reviendra plus!

220
	Ô toi qui domines tous les grands de l'univers! sais-tu quels 
sont les jours où le vin réjouit l'âme? Ce sont: le dimanche, le 
lundi, le mardi, te mercredi, le jeudi, le vendredi et le samedi, 
en plein jour.

221
	Ô être adorable, plein de mignardises et d'espiègleries! assieds-
toi, apaise ainsi le feu de mille tourments et ne te relève plus. 
Tu m'enjoins de ne point te regarder; mais c'est comme si tu m'or-
donnais d'incliner la coupe en me défendant d'en répandre le contenu.

222
	J'aime mieux être avec toi dans la taverne, et te dire là mes 
secrètes pensées, que d'aller sans toi faire la prière au méhrab. Oui 
ô Créateur de tout ce qui fut et de tout ce qui est! telle est ma foi, 
soit que tu me fasses brûler, soit que tu m'accordes tes faveurs. 

223
	Fréquente les hommes honnêtes et intelligents. Fuis à mille far-
sakhs loin des ignorants. Si un homme d'esprit te donne du poison, 
bois-le; si un ignorant te présente un antidote, verse-le à terre.

224
	Les nuages sont encore répandus sur les roses et semblent les 
couvrir d'un voile. L'envie de boire n'est pas encore assouvie dans 
mon cœur. Ne va donc pas te coucher, il 'en est pas temps encore. 
Ô mon âme! bois du vin, bois, car le soleil est encore à l'horizon.

225
	Semblable à un épervier, je me suis envolé du monde des mys-
tères, espérant m'élever vers un monde plus haut; mais, tombé ici-
bas et n'y trouvant personne digne de partager mes secrètes pensées, 
je suis ressorti par la porte par laquelle j'étais entré.

226
	Tu as mis en nous une passion irrésistible (ce qui équivaut à un 
ordre de toi), et d'un autre coté tu nous défends de nous y livrer. 
Les pauvres humains sont dans un embarras extrême entre cet ordre 
et cette défense, car c'est comme si tu ordonnais d'incliner la coupe 
et défendais d'en verser le contenu.

227
	Ils sont partis, ces passagers, et aucun n'est revenu te dire un mot 
des secrets cachés derrière le rideau. Ô dévot! c'est par l'humilité que 
tes affaires spirituelles prendront une tournure favorable et non par 
la prière, car qu'est-ce qu'une prière sans sincérité et sans humilité?

228
	Va jeter de la poussière sur cette voûte des cieux et bois du vin;
recherche les belles personnes, car où vois-tu sujet de pardon, sujet 
de prière, puisque, de tous ceux qui sont partis, aucun n'est revenu? 

229
	Bien que je n'aie jamais percé la perle de l'obéissance qu'on te 
doit, bien que jamais de mon cœur je n'aie balayé la poussière de 
tes pas, je ne désespère point d'arriver au seuil du trône de ta mi-
séricorde, car jamais de mes plaintes je ne t'ai importuné.

230
	Nous recommençons le cours de nos plaisirs et nous continuons 
à faire le tèkbir des cinq prières. Partout où le flacon sera présent, 
tu verras, semblables au goulot du flacon lui-même, nos cous vers 
la coupe s'allonger.

231
	Nous ne sommes ici-bas que des poupées dont la roue des cieux 
s' amuse, ceci est une vérité et non une métaphore. Nous sommes 
en effet, des jouets sur ce damier des êtres, que nous quittons enfin 
pour entrer un à dans le cercueil du néant.

232
	Tu me demandais ce que c'est que cette fantasmagorie des choses 
d'ici-bas. Te dire à cet égard toute la vérité serait trop long: c'est 
une image fantastique qui sort d'une vaste mer et qui rentre en-
suite dans cette même vaste mer.

233
	Aujourd'hui, nous sommes éperdus d'amour, nous sommes dans
une agitation extrême, nous sommes ivres enfin, et, dans le temple 
des idoles, nous rendons au vin le culte qui lui est dû. Oui, au-
jourd'hui, entièrement séparés de notre être, nous aurons atteint 
le seuil du trône de l'éternité.

234
	Ma bien-aimée (puisse sa vie durer aussi longtemps que mes cha-
grins!) a recommencé à être aimable pour moi. Elle a jeté sur mes 
yeux un doux et furtif regard et a disparu, en se disant sans doute: 
Faisons le bien et jetons-le dans l'eau.

235
	Voici l'aurore, lève-toi, ô source des mignardises! Bois tout dou-
cettement du vin et fait-nous entendre les sons harmonieux de la 
harpe, car la vie de ceux qui dorment encore ne sera pas de longue 
durée, et de tous ceux qui ne sont plus aucun ne reviendra.

236
	O toi, qui connais les secrets les plus cachés au fond du cœur de 
chacun, toi qui relèves de ta main tous ceux qui tombent dans la 
détresse, donne-moi la force de la renonciation et agrée mes excuses, 
ô Dieu! toi qui donnes cette force à tous, qui agrées les excuses de 
tous!

237
	J'ai vu sur les murs de la ville de Thous un oilseau posé devant 
le crâne de Key-Kavous. L'oiseau disait à ce crâne: "Hélas! que 
sont donc devenus le bruit des anneaux de ta gloire et le son du 
clairon?"

238
	Ne me fais point de question sur les vicissitudes de ce monde, ni 
sur les choses futures. Considère comme un butin ce moment du 
présent, ne t'inquiète pas du passé et ne m'interroge pas sur l'avenir.

239
	Que la crainte des choses futures ne fasse point jaunir tes joues; 
que les choses présentes ne te fassent point frémir d'effroi; jouis, 
dans ce monde de néant, de la part de plaisir qui te revient, n'at-
tends pas pour cela que les faveurs du ciel te soient retirées.
240
	Si tu veux m'écouter, je te donnerai un conseil. (Le voici:) Pour
l'amour de Dieu ne revêts pas le manteau de l'hypocrisie. L'éternité 
est de toute heure, et ce monde n'est que d'un instant. Ne vends donc 
pas pour un instant l'empire de l'éternité.

241
	Jusques à quand vous entretiendrai-je de mon ignorance? Mon 
propre  néant m'oppresse le cœur. Je vais de ce pas me ceindre les 
reins de l'éphod des prêtres. Savez-vous pourquoi? A cause de la 
façon dont je suis musulman.

242
	Ô Khèyam! quand tu es ivre, sois dans l'allégresse; quand tu es 
assis près d'une belle, sois joyeux. Puisque la fin des choses de ce 
monde c'est le néant, suppose que tu n'es pas, et puisque tu es, 
livre-toi au plaisir.

243
	Hier, j'ai visité l'atelier d'un potier; j'y ai vu deux mille cruches 
les unes parlant, les autres silencieuses. Chacune d'elles semblait 
me dire: "0ù est donc le potier? Où est l'acheteur de cruches? Où 
"en est le vendeur?"

244
	Hier, en passant ivre devant une taverne, j'ai rencontré un vieil-
lard pris de vin et portant une gourde sur son dos. Je lui ai dit:
"Ô vieillard! n'as-tu pas peur de Dieu?" Il me répondit: "La mi-
"séricorde vient de lui, va, bois du vin."

245
	Jusques à quand l'insuccès de tes entreprises te chagrinera-t-il?
Le tourment est le partage de ceux qui pensent à l'avenir. Vis donc 
dans la joie, n'afflige pas ton  cœur des soucis de ce monde, et sache 
que le vin n'augmente en rien l'amertume des peines.

246
	Le vin, que l'homme intelligent sait apprécier, est pour moi l'eau 
de la vie et je suis pour lui Élias. C'est un baume pour le cœur, 
c'est un élixir qui fortifie l'âme. Dieu lui-même n'a-t-il pas dit: 
"L'avantage du genre humain se trouve dans le vin?"

247
	Bien que le vin soit défendu, bois-en sans cesse, bois-en soir et 
matin, bois-en au bruit des chansons, au son de la harpe. Quand 
tu pourras t'en procurer, de celui-là qui brille comme le rubis, 
jettes-en une goutte à terre et bois tout le reste.

248
	La diversité des cultes divise le genre humain en soixante et douze 
nations environ. Au milieu de tous ces dogmes, j'ai choisi celui de 
ton amour. Que signifient ces mots : Impiété, islamisme, culte, 
péché? Mon véritable but, c'est toi. Loin de moi donc tous ces vains 
prétextes (indifférents!)

249
	Énumère mes qualités une à une; mes défauts, passe-les-moi par 
dizaine. Chaque péché commis, pardonne-le pour l'amour de Dieu. 
N'attise pas le feu de la haine par le souffle de tes passions; par-
donne-nous (plutôt) en mémoire de la tombe du Prophète de Dieu 
(Mohammed).

250
	En vérité, le vin dans la coupe est un esprit limpide; dans le 
corps du flacon, c'est une âme transparente. Aucune personne dé-
plaisante n'est digne de ma société. II n'y a que la coupe de vin 
qui puisse y figurer, car elle est à la fois un corps solide et diaphane.

251
	Ô roue des cieux! tu es d'une ingratitude à toute épreuve. Tu
me tiens constamment nu comme un poisson. La roue du tisserand
tisse des habits pour les humains: elle est donc plus charitable que 
toi, ô roue des cieux!

252
	Ô Khèyam! le temps est honteux de celui qui laisse attrister son 
cœur par les vicissitudes d'ici-bas; bois donc, au son de la harpe,
du vin dans du cristal, bois avant que ce cristal se heurte contre
une pierre.

253
	Si la rose ne devient pas notre partage, ne nous reste-t-il pas les 
épines? Si la lumière (divine) ne vient pas jusqu'à nous, n'avons-
nous pas le feu (de l'enfer)? Si nous n'avons ni manteau (clérical), 
ni temple, ni pontife, ne nous reste-t-il pas les cloches, l'église, 
l'éphod?

254
	Si la roue des cieux me refuse la paix, ne suis-je pas prêt à la
guerre? Si je n'ai pas une réputation honorable, n'ai-je pas pour moi 
la honte? Voici la coupe, pleine d'un vin couleur de rubis: celui qui 
n'en voudra point boire, ne voilà-t-il pas sa tête et une pierre? 

255
	Vois l'aurore qui apparaît. Elle a déjà déchiré le voile de la nuit. 
Lève-toi donc, vide la coupe du matin. Pourquoi cette tristesse? 
Bois, ô mon cœur! bois, car ces aurores se succéderont, la face
tournée vers nous, quand nous aurons la nôtre tournée vers la terre.

256
	Tout ce que renferme ce monde de fiction n'est qu'images et 
fioritures. Peu avisé est celui qui ne se comprend pas dans le 
nombre de ces images. Repose-toi, ami, bois une coupe de vin,
livre ton cœur à la joie, et sois ainsi délivré de toutes ces vaines 
figures, de ces réflexions impossibles (qui viennent assaillir ton 
esprit).

257
	Lorsque tu seras en compagnie d'une belle à taille de cyprès, au 
teint plus frais que la rose nouvellement cueillie, ne t'éloigne pas 
des fleurs de la prairie, ne laisse point échapper la coupe de ta 
main; (fais cela) avant que l'aquilon de la mort, semblable au vent 
qui disperse les feuilles de roses, mette en lambeau l'enveloppe de 
ton être.

258
	Jusques à quand ces cris, ces gémissements contre les choses de ce 
monde? Lève-toi plutôt et passe gaiement tous tes instants. Lorsque 
l'univers sera d'un bout à l'autre recouvert de gazon, bois, pleine 
jusqu'au bord, une coupe de vin en rubis.

259
	Ne donne point dans ton esprit libre accès à des pensées impos-
sibles. Bois du vin durant des années, et toujours la coupe pleine 
jusqu'au bord. Sois empressé auprès de la fille de la vigne et 
réjouis-toi, car il vaut mieux user de la fille défendue que de la 
mère permise.

260
	Mon amour est à l'apogée de sa flamme. La beauté de celle qui 
captive mon âme (la Divinité) est complète. Mon cœur parle, mais 
ma langue, restée muette, refuse d'exprimer mes sentiments. Grand 
Dieu! a-t-on jamais vu chose plus étrange? Je suis dévoré par la 
soif, et devant moi coule une eau fraîche et limpide! 

261
	Mets une coupe de vin dans ta main, puis mêle ta voix à celle 
des rossignols, car s'il était convenable de boire ce jus de la treille 
sans accompagnement d'aucune voix harmonieuse, le vin ne ferait 
lui-même aucun bruit en coulant hors du flacon.

262
	Garde-toi de désespérer jamais, pour un crime commis, de la 
clémence du souverain Créateur, de ce maître miséricordieux; car 
mourrais-tu, aujourd'hui, dans l'état de la plus complète ivresse, 
que demain il pardonnerait tout à tes os putréfiés.

263
	Ô roue des cieux! ta course circulaire ne me satisfait pas. Délivre-
m'en donc, car je suis indigne de ta chaîne. Si ton bon plaisir con-
siste à n'accorder tes faveurs qu'aux pauvres d'esprit, aux idiots, je 
ne suis ni assez intelligent, ni assez savant (pour en être frustré).

264
	Ô moufti de la ville! je suis plus laborieux que toi. Tout ivre 
que je suis, je possède plus de saine raison que toi; car toi, tu bois 
le sang des humains et moi celui de la vigne. Sois juste et dis-moi 
qui de nous deux est Ie plus sanguinalre?

265
	Ce qu'il y a de plus sage, c'est de chercher la joie de nos cœurs 
dans une coupe de vin; c'est de ne pas trop nous préoccuper du 
présent ni du passé; c'est enfin, ne fût-ce que pour un instant, de 
délivrer des entraves de la raison cette âme qu'on nous prête et qui 
gémit dans sa prison.

266
	Au moment où je fuirai la mort, où, semblables aux feuilles 
desséchées, les parcelles de mon corps se détacheront des branches 
de la vie, oh, alors! avec quelle joie ne passerais-je pas l'univers à 
travers un crible, avant que le maçon vienne y passer ma propre 
poussière!

267
	Cette voûte des cieux, sous laquelle nous sommes la proie du 
vertige, nous pouvons, par la pensée, l'assimiler à une lanterne. 
L'univers est cette lanterne. Le soleil y représente Ie foyer de la lu-
mière, et nous, semblables à ces images (dont la lanterne est ornée), 
nous y demeurons dans Ia stupéfaction.

268
	Tu m'as formé d'eau et de terre, qu'y puis-je faire? Cette laine 
ou cette soie, c'est toi qui l'as tissée, qu'y puis-je faire? Le bien 
que je fais, Ie mal que je commets, cest toi qui m'y as prédestiné; 
qu'y puis-je faire?

269
	Ô ami! viens à moi, ne nous soucions pas du jour de demain et 
considérons comme un butin ce court instant d'existence. Demain, 
quand nous aurons abandonné cette vieille résidence (le monde), 
nous serons les compagnons contemporains de ceux qui I'ont quittée 
depuis sept mille ans!

270
	Applique-toi à n'être jamais un moment privé de vin, car c'est 
le vin qui donne du reflet à l'intelligence, au cœur de I'homme, à la 
religion. Si Ie diable en avait goûté un seul instant, il aurait adoré 
Adam et aurait fait devant lui deux mille génuflexions.

271
	Lève-toi et frappe des pieds, afin que nous frappions des mains.
Buvons en présence des belles aux yeux langoureux du narcisse. Le 
bonheur n'est pas très-grand quand on n'a vidé qu'une vingtaine de 
coupes; il est étrangement complet quand on arrive à la soixantième.

272
	J'ai fermé sur moi la porte de la cupidité, et me suis ainsi libéré 
de ma reconnaissance envers ceux qui sont hommes et ceux qui ne 
méritent pas ce nom. Puisqu'il n'existe qu'un ami (Dieu) pour me 
tendre la main, je suis ce que je suis, cela ne regarde que moi et lui.

273
	Je suis constamment attristé par Ie mouvement de cette roue des 
cieux. Je suis révolté contre ma vile nature. Je n'ai ni assez de science
pour me dérober sans retour au monde, ni assez d'intelligence 
pour y vivre sans m'en préoccuper.

274
	Que de gens plongés dans Ie sommeil  je vois sur la surface de 
cette terre! Que de gens j'aperçois déjà enfouis dans son sein! 
Quand je jette les yeux sur Ie désert du néant, que de gens j'y vois 
qui ne sont pas encore venus! que de gens qui sont déjà partis! 

275
	Ta miséricorde m'étant acquise, je n'ai point peur du péché.
Avec les provisions que tu possèdes, je n'ai pas à m'inquiéter des 
embarras du voyage. Ta bienveillance rendant mon visage blanc, du 
livre noir je n'ai aucune crainte. 

276
	Ne va pas croire que je craigne Ie monde, ou que j'aie peur de 
mourir, de voir mon âme s'en aller. La mort étant une vérité, je n'ai 
rien à craindre d'elle. Ce que je crains, c'est de n'avoir pas assez 
bien vécu.

277
	Jusques à quand serons-nous esclaves de notre raison de tous les
jours? Qu'importe que nous restions cent ans en ce monde, ou que 
nous n'y demeurions qu'un jour? Va, apporte du vin dans un bol 
avant que nous soyons transformés en cruches dans l'atelier du potier.

278
	Jusques àquand nous blâmeras-tu, ô ignorant religieux! Nous, 
nous sommes les chalands de la taverne, nous sommes constamment 
pris de vin. Toi, tu es tout entier à ton chapelet, à ton hypocrisie, 
à d'infernales machinations. Nous, toujours la coupe en main et près 
de l'objet de nos amours, nous vivons au gré de nos souhaits.

279
	Vendons Ie diadème du Khan, la couronne du Key, vendons 
pour racheter Ie son de la flûte, vendons Ie turban, la soutane de 
soie, oui, pour une coupe de vin, vendons Ie chapelet qui à lui seul 
contient une armée d'hypocrisie.

280
	Le jour où Ie jus de la vigne ne fermente point dans ma tête, 
I'univers m'offrirait un antidote que ce serait du poison pour moi. 
Oui, Ie chagrin des choses de ce monde est un poison, son antidote, 
c'est Ie vin. Je prendrai donc de l'antidote pour n'avoir pas à craindre 
le poison.

281
	Jusques à quand aurons-nous à rougir de I'injustice des autres? 
Jusques à quand brûlerons-nous dans Ie feu de ce monde insipide? 
Lève-toi, bannis loin de toi te chagrin de ce monde, si tu es homme; 
c'est aujourd'hui fête, viens, buvons du vin couleur de  rose.

282
	Je suis en guerre continuelle avec mes passions, mais que faire?
Le souvenir de mes actes me cause mille douleurs, mais que faire? 
J'admets que dans ta clémence tu me pardonnes mes fautes, mais 
la honte de savoir que tu sais ce que j'ai fait, cette honte-là reste, 
que faire?

283
	Ô mon âme! nous formons à nous deux Ie parallèle d'un com-
pas. Bien que nous ayons doux pointes, nous ne faisons qu'un corps.
Actuellement, nous tournons sur un même point et décrivons un
cercIe, mais Ie jour final viendra où ces deux pointes se réuniront.

284
	Puisque ce monde n'est point pour nous un séjour permanent, 
ce serait une faute énorme que de nous y priver de vin, de nous y 
abstenir des faveurs de notre bien-aimée. Ô homme pacifique! 
jusques à quand ces discussions sur la création ou sur léternité du 
monde? Quand je n'y serai plus, que m'importe qu'il soit ancien ou 
moderne?

285
	Bien que ce soit par devoir que je me suis rendu à la mosquée, 
ce n'est certes pas pour y faire la prière. Un jour, j'y ai volé un 
sédjaddèh. Ce sédjaddèh c'est usé; j'y suis	revenu et puis revenu 
encore.

286
	Ne nous laissons plus abattre par Ie chagrin que nous causent les 
vicissitudes d'ici-bas. Ne nous occupons plus qu'à boire du vin pur, 
limpide et couleur de rose. Le vin, ami, cest Ie sang du monde. Le 
monde est notre meurtrier; comment résister à boire Ie sang du 
cœur de celui qui verse Ie nôtre?

287
	Pour l'amour que je te porte, je suis prêt à subir toute sorte de 
blâme, et si je transgresse mon serment, je me soumets à en subir 
la peine. Oh! eussé-je à endurer jusqu'au jour dernier les tourments 
que tu me causes, que cet espace de temps me semblerait encore 
trop court!

288
	Nous sommes arrivés trop tard dans ce cercle des êtres, et nous 
y sommes descendus au-dessous de la dignité humaine. Oh! puisque 
la vie ne s'y passe pas selon nos vœux, mieux vaut encore qu'elle 
finisse, car nous en sommes rassasiés!

289
	Puisque Ie monde est périssable, je veux n'y pratiquer que la 
ruse, je veux n'y penser qu'à la joie, qu'au vin limpide. On me dït: 
Puisse Dieu t'y faire renoncer! Puisse-t-il, au contraire, ne point me 
donner un ordre pareil, car, me Ie donnât-il, je n'obéirais pas!

290
	Lorsque, la tête renversée, je serai tombé aux pieds de la mort; 
lorsque cet ange destructeur m'aura réduit à l'état d'un oiseau dé-
plumé, alors gardez-vous de faire de ma poussière autre chose qu'un 
flacon, car peut-être Ie parfum du vin qu'il contiendra me fera-t-il 
revivre un instant.

291
	Quand j'examine de près les choses de ce monde, ce que je vois, 
c'est qu'en général les humains s'approprient gratuitement! les biens 
qu'il renferme. Moi, ô Dieu tout-puissant! je ne rencontre que Ie 
revers de mes souhaits dans tout ce qui me tombe sous les yeux! 

292
	Cest moi qui suis Ie chef des chalands habitués de la taverne; 
c'est moi qui suis plongé dans la rébellion contre la loi, c'est moi 
qui, durant de longues nuits, abreuvé de vin pur, crie à Dieu les 
douleurs de mon cœur ensanglanté.

293
	Que de nuits s'accumulent sans que nous puissions fermer les 
yeux,avant qu'une cruelle séparation vienne d'abord nous attrister! 
Lève-toi et respirons encore un instant avant que respire Ie souffle 
de l'aurore; car bien longtemps encore, hélas! cette aurore respi-
rera quand nous ne respirerons plus!

294
	Voici l'aurore, viens, et, la coupe pleine de vin rose en main, 
respirons un instant. Quant à l'honneur, à la réputation, ce cristal 
fragile, brisons-le contre la pierre. Renonçons à nos désirs insa-
tiables, bornons-nous à jouir de l'attouchement des longues cheve-
lures des belles et du son harmonieux de la harpe.

295
	En ce monde, où chaque souffle que nous respirons amène un 
nouveau chagrin, il vaut mieux n'y jamais respirer un instant sans 
une coupe de vin à la main. Quand Ie souffle de l'aurore se fera 
sentir, lève-toi donc et de tems à autre vide, vide la coupe, car (je 
te l'ai dit) bien longtemps encore cette aurore respirera quand nous 
ne respirerons plus.

296
	Commettrais-je tous les péchés de l'univers que ta miséricorde, 
j'ose Ie croire, me tendrait la main. N'as-tu pas promis de me la 
tendre Ie jour où je serai la proie des infirmités? (Accomplis ta 
promesse et, pour cela,) n'exige pas un état plus affreux que celui où 
tu me vois en ce moment.

297
	Si je suis ivre de vin vieux; eh bien! je Ie suis. Si je suis infidèle, 
guèbre ou idolâtre; eh bien!  je Ie suis. Chaque groupe d'individus 
s'est formé une idée sur mon compte. Mais qu'importe, je m'appar
tiens et je suis ce que je suis.

298
Depuis que je suis, je n'ai pas étét un instant sans ivresse. Cette
nuit est celle du kèdre', et moi, cette nuit je suis ivre; mes lévres 
sont collées sur celle de la coupe, et, Ie sein appuyé contre la jarre, 
j'aurai jusqu'au jour Ie goulot du flacon dans ma main.

299
	Je suis constamment attiré par la vue du vin Iimpide, mes oreilles 
sont sans cesse attentives aux sons mélodieux de la flûte et du rubab. 
Oh, si Ie potier fait une cruche de ma poussière, puisse cette cruche 
être constamment pleine de vin!