J.B.
Nicolas: Les quatrains de Khèyam, 1867
100
Si tu as bu consécutivement du vin durant une semaine, garde-
toi de t'en priver le vendredi, car, selon notre religion à nous, il
n'existe aucune différence entre ce jour-là et le samedi. Sois adora-
teur du Tout-Puissant et non pas adorateur des jours.
101
Ô mon Dieu! tu es miséricordieux, et la miséricorde, c'est de la
clémence. Pourquoi donc le premier pécheur a-t-il été mis hors du
paradis terrestre? Si tu me pardonnes parce que je t'ai obéi, ce n'est
point là de la miséricorde. La miséricorde existerait si tu me par-
donnais, tout pécheur que je suis.
102
Laisse là la science et prends la coupe dans ta main. Ne t'inquiète
pas du paradis et de l'enfer, recherche plutôt le Kooucer, vends
ton turban de soie pour acheter du vin et n'aie aucine crainte. Dé-
barasse-toi de cette coiffure et enveloppe ta tête d'un simple cordon
de laine.
103.
Dis, ami, qu'ai-je pu acquérir des richesses de ce monde? Rien.
Que m'a laissé dans la main le temps qui s'est écoulé? Rien. Je suis
le flambeau de la joie; mals une fois ce flambeau éteint, je ne suis
plus rien. Je suis la coupe de Djèm, mais cette coupe une fois bri-
sée, je ne suis plus rien.
104
Où sont donc les danseurs? Où est le vin? Vite, que je fasse hon-
neur à la gourde! Heureux le cur qui se souvient du vin du ma ma-
tin! Oh! il existe en ce monde trois choses qui me sont chères:
une tête prise de vin, une belle amoureuse et le bruit du matin.
105
Puisque la vie s'écoule, qu'importe qu'elle soit douce ou amêre?
Puisque l'âme doit passer par nos lèvres', qu'importe que ce soit à
Nichapour ou à Bèlkh? Bois donc du vin, car après toi et moi, la
lune bien longtemps encore passera de son dernier quartier à son
premier, et de son premier à son dernier.
106
Cette caravane de la vie passe d'une manière bien étrange! Sois
sur tes gardes, ami, car c'est le temps de la joie qui s'échappe ainsi!
Ne t'inquiète donc pas du chagrin qui demain attend nos amis, et
apporte-moi vite la coupe, car vois comme la nuit s'écoule!
107
Celui qui a posé les bases de la terre, de la roue et des cieux,
que de plaies n'a-t-il pas creusées dans le cur chagrin de l'homme!
que de lèvres couleur de rubis n'a-t-il pas ensevelies dans ce petit
globe de terre! que de mèches de cheveux parfumées de musc n'a-
pas enfouies dans le sein de la poussière!
108
0 hommes insouciants! ne vous rendez pas la dupe de ce monde,
puisque vous connaissez ses poursuites. Ne jetez pas au vent votre
précieuse vie; dépèchez-vous de chercher l'ami, et vite buvez du vin.
109
Ô mes chers compagnons! versez-moi du vin, et par ce moyen
rendez á mon visage, jaune comme l'ambre, la couleur du rubis.
Quand je serai mort, lavez-moi dans du vin, et du bois de la vigne
qu'on fasse mon brancard et mon cerquei!
110
Le jour où ce coursier céleste d'étoiles d'or fut sellé, où là
planète de Jupiter et les Pléiades furent créées, dès ce jour le divan
du destin fixa notre sort. En quoi sommes-nous done coupables,
puisque telle est la part qu'on nous a faite?
111
Oh! quel dommage que ce soient les crus qui possèdent le pain tout
cuit, que ce soient les incomplets qui possèdent les richesses com-
plètes! Les yeux des belles Turques sont la fête du cur et ce
sont de simples élèves, des esclaves qui en sont les possesseurs!
112
Il faut que notre être soit effacé du livre de la vie, il nous faut
expirer dans les bras de la mort. Ô charmant échanson, apporte-
moi gaiement du liquide, apporte, puisqu'il faut devenir terre!
113
En ce moment, où mon cur n'est pas encore privé de vie, il me
semble qu'il y a peu de problèmes que je n'aie résolus. Cependant,
quand j'appelle l'intelligence à mon aide, quand je m'examine avec
soin, je m'aperçois que mon existence c'est écoulée et que je nai
encore rien défini.
114
Ceux qui adorent le sèddjadèh sont des ânes, puisqu'ils se mettent
de plein gré sous la charge des dévots hypocrites. Ce qu'il y a de plus
singulier, c'est que ceux-ici, sous le manteau de la piété, prêchent
l'islamisme et sont en réalité pires que des idolâtres.
115
Lorsque l'arbre de mon existence sera déraciné, lorsque mes
membres seront dispersés, que l'on fera des cruches de ma poussière
et que l'on remplira ces cruches de vin, alors cette poussière revivra
(par le vin qu'elle contiendra).
116
Ô toi (Dieu), devant qui le péché est sans conséquence aucune,
dis à celui qui possède l'intelligence de proclamer ce point im-
portant: qu'aux yeux d'un philosophe il est d'un absurde absolu de
faire la prescience divine solidair du péché.
117
D'abord, il m'a donné l'être sans mon assentiment, ce qui fait
que ma propre existence me jette dans la stupéfaction. Ensuite, nous
quittons ce monde à regret et sans y avoir compris le but de notre
venue, de notre halte, de notre départ.
118
Lorsque mes péchés me reviennent à la mémoire, le feu qui alors
s'allume dans mon cur fait ruisseler mon front; et pourtant il es
bien établi que, lorsqu'un esclave se repent, le maître généreux lui
pardonne.
119
Ces potiers qui plongent constamment leurs doigts dans l'argile,
qui ernploient tout leur esprit, toute leur intelligence, toutes leurs
facultés á la pétrir, jusqu'à quand persisteront-ils à la fouler de
leurs pieds, à la souffleter de leurs mains? A quoi pensent-ils donc?
C'est cependant de la terre de corps humains qu'ils traitent ainsi.
120
Ceux qui par la science sont la crème de ce monde, qui par l'in-
telligence parcourent les hauteurs des cieux, ceux-lá aussi, pareils
au firmament dans leur recherche des connaissances divines, ont
la tête renversée, prise de vertige. et d'éblouissement.
121
Dieu nous a promis du vin dans le paradis. Dans ce cas, com-
ment nous l'aurait-il défendu dans ce monde? Un jour, un Arabe en
état d'ivresse trancha d'un coup de sabre les jarrets de la chamelle de
Hèmzèh. Ce n'est que pour lui que notre Prophète a rendu le vin
illicite.
122
Puisque, en ce moment, de tes plaisirs passés il ne te reste plus que
le souvenir, puisque pour ami consommé tu n'as plus que la coupe
de vin, puisque enfin tu ne possèdes plus qu'elle, réjouis-toi au moins
de cette possession et ne laisse point la coupe échapper de tes mains.
124
Ôh! que de temps où nous ne serons plus et où le monde sera en-
core! Il ne restera de nous ni renommée, ni trace. Le monde n'était
pas incomplet avant que nous y vinssions; il n'y sera rien changé
non plus quand nous en serons partis.
125
Ceux dont les pieds ont foulé le monde, qui pour s'en approprier
les richesses ont arpené les deux hémisphères, je ne sache pas que
ceux-là aient jamais su s'expliquer l'état véritabie, la situation réelle
des choses d'ici-bas.
126
Ô regret! le capital (de la vie) nous échappe des mains. Hélas!
bien des curs ont été par la mort noyés dans le sang, et personne
ne revient de l'autre monde pour que je puisse lui demander des
nouvelles des voyageurs partis!
127
Ces nombreux grands seigneurs, si fiers de leurs titres, sont telle-
ment rongés par les soucis et le chagrin que l'existence leur est à
charge. C'est qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'ils ne daignent pas
appeler du nom d'hommes ceux qui ne sont point comme eux esclaves
des passions.
128
Cette Roue de si haute structure, dont le métier est d'exercer la
tyrannie, n'a jamais dénoué pour personne nud d'aucune diffi-
culté. Partout où elle a entrevu un cur ulcéré, elle est venue y
ajouter plaie sur plaie.
128
Hélas! le décret de notre adolescence touche à son terme! Le frais
printemps de nos plaisirs s'est écoulé! Cet oiseau de la gaieté qui
s'appelle la jeunesse, hélas! je ne sais ni quand il est venu, ni quand
il s'est envolé!
129
Au milieu de ce tourbillon du monde, empresse-toi de cueilir
quelques fruits. Assieds-toi sur le trône de la gaieté et approche la
coupe de tes lèvres. Dieu est insouciant et de culte et de péché:
jouis donc ici-bas de ce qui t'agrée.
130
Vois-tu ces deux ou trois imbéciles qui tiennent le monde entre
leurs mains, et qui, dans leur candide ignorance, se croient les plus
savants de l'univers? Ne t'en inquiète pas, car, dans leur extrême
contentement, ils considèrent comme hérétiques tous ceux qui ne sont
pas des ânes (comme eux).
131
Puisse la taverne être toujours animée par la présence des bu-
veurs, puisse le feu prendre au pan de la sainte robe des dévots,
puisse leur froc tomber en lambeaux, puisse leur vêtement de laine
bleue être foulé aux pieds des buveurs!
132
Jusqu'à quand seras-tu la dupe des couleurs et des parfums d'ici-
bas? Quand cesseras-tu tes recherches sur le bien et le mal? Fusses-
tu la source de Zèmzèn, fusses-tu même l'eau de la vie que tu ne
saurais éviter d'entrer dans le sein de la terre.
133
Ne renonce pas à boire du vin, si tu en possédes, car cent repen-
tirs suivent une pareille résolution. Les roses déchirent leurs co-
rolles, les rossignols remplissent l'air de leurs chants , serait-il
raisonnable de renoncer à boire dans un semblable moment?
134
Tant que l'ami (Dieu) ne me versera pas de ce vin qui réjouit
l'âme, tant que les cieux ne déposeront pas sur ma tête et sur mes
pieds cent baisers, on aura beau, lorsque le moment en sera venu,
m'inviter à renoncer au vin, comment pourrais-je y renoncer, Dieu
ne me l'ayant pas ordonné?
135
Quiconque a de la constance ne renoncera pas à boire du vin, car
le vin renferme en soi la vertu de l'eau de la vie. Si quelqu'un y
renonce durant le mois de rèmèzan, qu'il s'abstienne au moins de
l'obligation des prières.
136
Quand je serais mort, aplanissez aussitôt au niveau du sol la
poussière de ma tombe, et faites que je serve ainsi d'exemple aux
hoomes. Ensuite, pétrissez avec du vin la terre de mon corps et
faites-en un couvercle de jarre.
137
Ô Khèyam! bien que la roue des cieux ait, en dressant sa tente,
fermé la porte aux discussions, (il est évident cependant) que l'échan-
son de l'éternité (Dieu) a produit, sous forme de globules de vin,
dans la coupe de la création , mille autres Khèyam semblables à toi.
138
Livre-toi à la gaieté, car le chagrin sera infini. Les étoiles se réu-
niront, encore sur un même point du firmament, et les briques que
l'on fera de ton corps serviront à construire des palais pour d'autres.
139
Passe joyeusement ta vie, car bien d'autres voyageurs défileront
par ce monde; l'âme criera après le corps dont elle sera séparée,
et ce crâne de la tête, siège des passions, sera foulé aux pieds des
poitiers.
140
Heureux le cur de celui qui a passé inconnu, qui n'a revêtu ni
djubbeh, ni dérvèh, ni souf, qui, semblable au simourg, s'est
élevé dans les cieux, au lieu de se complaire comme le hibou sparmi
les ruines de ce monde.
141
Les buveurs seuls savent apprécier le langage des roses et du vin,
et non les faibles de cur ou les pauvres d'esprit. Ceux qui n'ont
point idée de ce qui est occulte, leur ignorance est pardonnable,
car les ivrognes seuls sont susceptibles de goûter les délices que
comporte un tel ordre de choses.
142
Une fois dans la taverne on ne peut faire. ses ablutions qu'avec
du vin. Là, quand un nom est souillé, il ne saurait être réhabilité.
Apporte-donc du vin, puisque le voile de notre pudeur est déchiré
de manière à ne pouvoir être réparé.
143
Bercé d'un vain espoir, j'ai jeté au vent une partie de mon exis-
tence, et cela sans avoir connu ici-bas un seul jour de bonheur. Ce
que je crains maintenant, c'est que le temps ne m'empêche de saisir
l'occasion de me dédommager du passé.
144
Hélas! mon cur n'a pu trouver aucun remède (à ses douleurs);
mon âme est arrivée au bord de mes lèvres sans avoir atteint l'objet
de son amour. Hélas! ma vie s'est passée dans l'ignorance, et l'énigme
de cet amour n'a point été expliquée.
145
Dans les régions de l'âme, il faut marcher avec discernement;
sur les choses de ce monde il faut être silencieux. Tant que nous
aurons nos yeux, notre langue, nos oreilles, nous devons être sans
yeux, sans langue, sans oreilles.
146
En ce monde, celui qui possède la moitié d'un pain et qui peut
abriter son individu dans un nid quelconque, celui qui n'est ni le
maître, ni le serviteur de personne, dis-lui de vivre content, car il
possède une bien douce existence.
147
On ne doit pas planter dans son cur l'arbre de la tristesse. On
doit, au contraire, feuilleter toujours le livre de l'allégresse. On doit
boire du vin, on doit suivre le penchant de son cur, car, vois, la
longueur du temps que tu as à rester dans ce monde est prompte
à mesurer.
148
Ton empire a-t-il gagné en splendeur par mon obéissance (ò
Dieu!), et mes péchés ont-ils retranché quelque chose de ton im-
mensité? Pardonne, Dieu, ne punis pas, car, je le sais, tu punis
tard et tu pardonnes tôt.
149
Il serait fâcheux que ma main, habituée à saisir la coupe, prît le
dèftèr et s'appuyât sur le mèmbèr. Toi, c'est différent, tu es un
dévot sec, tandis que moi, je suis un dépravé humecté (par la bois-
son) et je ne sache pas que le feu puisse enflammer le liquide.
150
Sur la terre, personne n'a étreint dans ses bras une char-
mante aux joues colorées du teint de la rose sans que le temps ne
soit venu d'abord lui planter quelque épine dans le cur. Vois plu-
tôt le peigne : il n'a pu parvenir à caresser la chevelure parfumée
de la beauté qu'après avoir été découpé en une foule de dents.
151
Puissé-je avoir constamment dans ma main du jus de la vigne!
Puisse mon amour pour ces belles idoles, semblables aux houris, ne
jamais tarir dans mon cur! On me dit : Dieu t'ordonnera d'y re-
noncer; oh! me donnât-il un ordre pareil, je n'obéirais pas. Loin
de moi cette pensée!
152
Nous voilà parti et le temps est attristé de notre départ; car de
cent perles précieuses il n'y en a qu'une de percée. Hélas! c'est
grâce à l'ignorance des hommes que cent mille idées d'un pro-
fond sont restées inexprimées.
153
Aujourd'hui, le temps est agréable; il ne fait ni chaud, ni
froid. Les nuages lavent la poussière qui s'est assise sur les roses,
et le rossignol semble crier aux fleurs jaunes qu'il faut boire du
vin.
154
Le jour oú l'on m'aura rendu étranger á moi-même, et où l'on
parlera de moi comme d'une fable, alors je désire, (oserai-je le
dire?) que de ma boue l'on fasse un pot de vin destiné au service de la
taverne.
155
Boi du vin avant que ton nom ait disparu de ce monde, car
dès que ce nectar sera entré dans ton cur, le chagrin en sortita.
Dénoue boucle par boucle les cheveux d'une charmante idole,
avant que les articulations de tes propres os soient elles-mêmes
dénouées.
156
Ô idole! avant que le chagrin vienne t'assaillir, ordonne de nous
servir du vin couleur de rose. Tu n'es pas d'or, toi, ô insouciant
imbécile! pour croire qu'après t'avoir enfoui dans la terre on t'en
retirera.
157
Ce monde n'a retiré aucun avantage de ma venue ici-bas. Sa
gloire et sa dignité n'ont également rien gagné à mon départ. Mes
deux oreilles n'ont jamais entendu dire à personne pourquoi l'on
m'y a fait venir, pourquoi l'on m'en fait sortir.
158
Tous tes secrets sont connus du savant des cieux (Dieu); il les
sait cheveu par cheveu, veine par veine. J'admets qu'à force d'hypo-
crisie tu puisses tromper les hommes, mais que feras-tu devant lui,
qui connaît (de tes méfaits) tous les détails un à un?
159
Le vin donne des ailes à ceux qui sont atteints de mélancolie; le
vin est un grain de beauté sur la joue de l'intelligence; nous n'en
avons pas bu durant le rèmèzan qui s'est écoulé, mais nous voici
arrivés à la nuit de la fête du mois de chèval (nous allons donc
nous dédommager).
160
Vis dans l'allégresse, car le temps viendra où toutes ces créatures
que tu vois disparaîtront sous terre; bois, bois du vin et ne t'aban-
donne jamais au chagrin de ce monde. Ceux qui y viendront aprés
toi n'en deviendront que trop tôt la proie.
161
Il n'y a point de nuit où mon esprit ne soit dans la stupéfaction.
Il n'y en a point où ma poitrine ne soit inondée de perles qui de-
coulent de mes yeux. L'inquiétude qui m'obsède empêche le bol de
ma tête de se remplir de vin; un bol renversé se remplit-il-jamais?
162
Lorsque ma nature m'a paru disposée à la prière et au jeûne,
j'ai un instant espéré que j'allais atteindre le but de tous mes désirs;
mais, hélas! un vent a suffi pour detruire l'efficacité de mes ablu-
tions, et une demi-gorgée de vin est venu mettre à néant mon
jeûne.
163
Tout mon être est attiré par la vue des beaux visages aut teint
coloré de la rose; ma main se plaît à saisir la coupe de vin. Oh,
je veux jouir de la part qui revient à chacun de mes membres, avant
que ces mêmes membres soient rentrés dans leur tout!
164
Un amour mondain ne saurait produire de reflet. Il est comme un
feu à demi éteint qui n'a plus de chaleur. Un véritable amoureux
ne doit connaître pendant des mois, pendant des années, durant la
nuit, durant le jour, ni tranquillité, ni repos, ni nourriture, ni
sommeil.
165
Jusques à quand passeras-tu ta vie à t'adorer toi-même, ou à
chercher la cause du néant et de l'être? Bois du vin, car une vie
qui est suivie de la mort, il vaut mieux la passer, soit dans le som-
meil, soit dans l'ivresse.
166
Demain, j aurai franchi le mont qui nous sépare, et avec un bon-
heur indicible je prendrai la coupe en main. Ma maîtresse m'est
favorable, le temps m'est propice; si je ne m'empresse de jouir dans
un tel moment, quand donc jouirai-je?
167
Il est des gens qui par leur présomption outrée se sont précipités
dans l'orgueil, d'autres qui s'élancent à la recherche des houris et
des palais célestes. Lorsque les rideaux seront levés on verra qu'ils
sont tous tombés loin, loin, loin de toi, (ô Dieu!).
168
On assure qu'il y aura un paradis peuplé de houris, qu'on y trou-
vera du vin limpide et du miel. Il nous est donc permis d'aimer le
vin et les femmes ici-bas, car notre fin ne doit-elle pas aboutir à
cela?
169
On prétend qu'il existe un paradis où sont des houris, où coule
le Kooucer, où se trouve du vin limpide, du miel, du sucre; oh!
remplis vite une coupe de vin et mets-la moi en main, car une
jouissance présente vaut mille jouissances futures!
170
Une montagne elle-même danserait de joie si tu l'abreuvais de
vin. Il n'y a qu'un insensé qui puisse mépriser la coupe. Tu oses m'or-
donner de renoncer à ce jus de la treille! Sache donc que le vin est
une âme qui perfectionne l'homme.
171
De temps à autre mon cur se trouve à l'étroit dans sa cage. Il
est honteux d'être mêlé avec l'eau et la boue. J'ai bien songé à dé-
truire cette prison, mais mon pied aurait alors rencontré une pierre
en glissant sur l'étrier du chèr'e (loi du Koran).
172
On nous annonce, que la lune de rèmèzan va apparaître et qu'il
ne faut plus penser au vin. C'est bien, mais alors je veux, à la fin
de celle de chè'èban, en boire une quantité telle que je puisse de-
meurer ivre justqu'au jour de la fête.
173
Si vous êtes mes amis, mettez un terme à vos discours frivoles et,
pour adoucir mes chagrins, versez-moi du vin. Lorsque je serai
redevenu terre, faites de moi une brique, et placez cette brique dans
quelque fissure d'un des murs de la taverne.
174
Le breuvage de notre existence est tantôt limpide, tantôt bour-
beux. Nos vêtements sont tantôt de pélas, tantôt de bèrd. Tout
cela est insignifiant pour un esprit éclairé; mais est-il insignifiant
dev mourir?
175
Personne n'a pénétré les secrets du Principe; personne n'a fait un
pas en dehors de soi-même. J'observe, et je ne vois qu'insuffisance
depuis l'élève jusqu'au maître, insuffisance dans tout ce que mère
a enfanté.
176
Restreins ton envie des choses de ce monde, si tu, veux être
heureux; brise les liens qui t'enchaînent au bien et au mal d'ici-
bas; vis content, car ce mouvement périodique des cieux suivra sa
marche, et cette vie ne sera pas de longue durée.
177
Personne n'a eu accès derrière le rideau du destin; personne n'a
eu connaissance des secrets de la Providence. Durant soixante et
douze ans j'ai jour et nuit réfléchi; je n'ai pourtant rien appris, et
l'énigme est restée inexpliquée.
178
On dit qu'au jour dernier il y aura des pourparlers, et que cet
ami chéri (Dieu) se mettra en colère. Mais de la bonté même il ne
peut émaner que le bien. Sois donc sans crainte, car à la fin tu le
verras plein de douceur.
179
Bois du vin, car c'est lui qui mettra un terme aux inquiétudes de
ton cur; il te délivrera de tes méditations sur les soixante et douze
nations. Ne t'abstiens pas de cette alchimie, car, si tu en bois un
mèn seulement, elle détruira en toi mille infirmités.
180
Le vin est prohibé, soit, mais il n'est prohibé que suivant la
personne qui en boit, suivant la quantité qu'elle en boit et suivant
l'individu avec qui elle en boit. Une fois ces points-là observés, qui
en boirait, sinon les sages?
181
Moi, je verserai du vin dans une coupe qui puisse en contenir un
mèn. Je me contenterai d'en boire deux coupes; mais d'abord je
divorcerai trois fois avec la religion et la raison, et ensuite j'épouserai
la fille de la vigne.
182
Oui, je bois du vin, et quiconque comme moi est clairvoyant
trouvera que cet acte est insignifiant aux yeux de la Divinité. De
toute éternité Dieu a su que je boirais du vin. Si je n'en buvais pas,
sa prescience serait pure ignorance.
183
Le buveur, s'il est riche, se ruine. Les désordres de son ivresse
provoquent du scandale dans le monde. Je mettrai donc de cette
émeraude (hachich) dans mon gobelet de rubis balai (calian), afin
d'aveugler le serpent de mes chagrins.
184
Il est des ignorants qui n'ont jamais passé une nuit à la recherche
de la vérité, qui n'ont jamais fait un pas en dehors d'eux-mêmes,
qui se montrent revêtus d'habits de grands seigneurs et qui se
plaisent à dénigrer ceux dont la conduite est irréprochable.
185
Lorsque l'aurore d'azur se montrera, aie dans ta main la coupe
étincelante. On dit que la vérité est amère dans la bouche des hu-
mains. C'est une raison plausible pour que le vin soit cette vérité
même.
186
Voici le moment où de verdure va s'orner le monde, où, sem-
blables à la main de Moïse, les bourgeons vont se montrer aux
branches; où, comme ravivées par le souffle de Jésus, les plantes
vont sortir de terre; où enfin les nuahes vont ouvrir les yeux pour
pleurer.
187
Garde-toi de soumettre ton corps aux chagrins et à la douleur dans
le but d'acquérir de l'argent blanc et de l'or jaune. Mange en com-
pagnie de tes amis, avant que ton tiède souffle se refroidisse, car
après toi ce sont tes ennemis qui mangeront.
188
Chaque gorgée de vin que l'échanson verse dans la coupe vient
éteindre dans tes yeux brûlants le feu de tes chagrins. Ne dirait-on
pas, à grand Dieu que le vin est un élixir qui chasse de ton cur
cent douleurs qui l'oppressaient?
189
Lorsque la violette aura teint sa mantille, lorsque le zéphyr aura
fait épanouir les roses, alors celui-là est intelligent qui, en com-
pagnie d'une personne au corps argenté, boira du vin et frappera
ensuite la coupe contre la pierre.
190
Le dévot ne saurait apprécier aussi bien que nous ta divine mi-
séricorde. Un étranger ne peut te connaître aussi parfaitement qu'un
ami à toi. (On prétend) que tu as dit : Si vous commettez des pé-
chés, je vous conduirai en enfer. Va donc dire cela à quelqu'un qui
ne te connaisse pas.
191
Une gorgée de vin vaut l'empire du monde entier; la brique
qui couvre la jarre vaut mille existences. Le linge avec lequel on
s'essuie les lèvres humectées de vin vaut, en vérité, mille téilessans.
192
Ô amis! convenez d'un rendez-vous (après ma mort). Une fois
réunis, réjouissez-vous d'être ensemble, et, lorsque l'échanson pren-
dra dans sa main une coupe de vin vieux, souvenez-vous du pauvre
Khèyam et buvez à sa mémoire.
193
Pas une seule fois la roue des cieux ne m'a été propice, jamais un
seul instant elle ne m'a fait entendre une douce voix, pas un seul
jour je n'ai respiré une seconde de bonheur, sans que ce jour-là
même elle ne m'ait replongé dans un abîme de chagrins.
194
Une coupe de vin vaut cent curs, cent religions; une gorgée
de ce jus divin vaut l'empire de Chine. Qu'y a-t-il, en effet, sur la
terre de préférable au vin? C'est un amer qui vaut cent fois la dou-
ceur de la vie.
195
La roue des cieux ne fait que multiplier nos douleurs! Elle ne
pose rien ici-bas qu'elle ne vienne aussitôt l'arracher. Oh! si ceux qui
ne sont pas encore venus savaient quelles sont les souffrances que
nous inflige ce monde, ils se garderaient bien d'y venir!
196
Boi, bois de ce vin qui donne la vie éternelle, bois-en, car il
est la source des jouissances de la jeunesse: il brùle comme le feu,
mais, semblable à l'eau de la vie, il dissout le chagrin, bois-en.
197
Ô ami! à quoi bon te préoccuper de l'être? Pourquoi troubler
ainsi ton cur, ton âme par des pensées oiseuses? Vis heureux,
passe ton temps joyeusement, car enfin on n'a pas demandé ton avis
pour faire ce qui est.
198
Ces habitants des tombes sont réduits en terre, en poussière; les
atomes (dont ils étaient composés) sont épars çà et là, séparés les
uns des autres. Hélas! quelle est donc cette boisson dont le genre
humain est abreuvé et qui le tient ainsi dans le vertige, dans l'igno-
rance de toutes choses, jusqu'au jour du jugement dernier!
199
Ô mon cur! agis comme si tous les biens de ce monde t'ap-
partenaient; imagine-toi que cette maison est pourvue de toutes
choses, qu'elle est soigneusement ornée, et vis joyeux dans ce do-
maine du désordre. Figure-toi que tu t'y es assis durant deux ou
trois jours, et qu'ensuite tu t'es levé pour partir.