1
Un matin, j'entendis venir de notre taverne une voix qui disait:
A moi, joyeux buveurs, jeunes fous! levez-vous, et venez remplir
encore une coupe de vin, avant que le destin vienne remplir celle de
notre existence.
2
Ó toi qui dans l'univers entier es l'objet choisi de mon cur!
toi qui m'es plus chère que l'âme qui m'anime, que les yeux qui
m'éclairent! il n'y a rien, ô idole, de plus précieux que la vie: eh
bien! tu m'es cent fois plus précieuse qu'elle.
3
Qui t'a conduite cette nuit vers nous, ainsi prise de vin? Qui
donc, enlevant le voile qui te couvrait, a pu te conduire jusqu'ici?
Qui enfin t'amène aussi rapide que le vent pour attiser encore le
feu de celui qui brûlait déjà en ton absence?
4
Nous n'avons éprouvé que chagrin et malheur dans ce monde qui
nous sert un instant d'asile. Hélas! aucun problème de la création
ne nous y a été expliqué, et voilà que nous le quittons le cur plein
de regret (de n'y avoir rien appris sur ce sujet).
5
Ô khadjé, rends-nous licite un seul de nos souhaits, retiens ton
haleine et conduis-nous sur la voie de Dieu. Certes, nous marchons
droit, nous; c'est toi qui vois de travers; va donc guérir, tes yeux,
et laisse-nous en paix.
6
Lève-toi, viens, viens, et, pour la satisfaction de mon cur,
donne-moi l'explication d'un problème: apporte-moi vite une
cruche de vin, et buvons avant que l'on fasse des cruches de notre
propre poussière.
7
Lorsque je seari mort, lavez-moi avec le jus de la treille; ai lieu
de prières, chantez sur ma tombe les louanges de la coupe et du vin,
et si vous désirez me retrouver au jour dernier, cherchez-moi sous
la poussière du seuil de la taverne.
8
Puisque personne ne saurait te répondre du jour de demain,
empresse-toi de réjouir ton cur plein de tristesse; bois, ô lune
adorable! bois dans une coupe vermeille, car la lune du firmament
tournera bien longtemps (autour de la terre), sans nous y retrouver.
9
Puisse l'amoureux être toute l'année ivre, fou, absorbé par le
vin, couvert de déshonneur! car lorsque nous avons la saine raison,
le chagrin vient nous assaillir de tous cotés; mais à peine sommes-
nous ivres, eh bien, advienne que pourra!
10
Au nom de Dieu! dans quelle expectative le sage attacherait-il
son cur aus trésors illusoires de ce palais de malheur? Oh! que
celui qui me donne le nom d'ivrogne revienne donc de son erreur,
car, comment pourrait-il voir là-haut trace de taverne?
11
Le Koran, que l'on s'accorde á nommer la parole sublime, n'est
cependant lu que de temps en temps et non d'une manière perma-
nente, tandis qu'au bord de la coupe se trouve un verset plein de
lumière que l'on aime á lire toujours et partout.
12
Toi qui ne bois pas de vin, ne blâme pas pour cela les ivrognes,
car je suis prêt, moi, á renoncer á Dieu, s'il m'ordonne de renoncer
au vin. Tu te glorifies de ne point boire de vin, mais cette gloire sied
mal á qui commet des actes cent fois plus répréhensibles que l'ivo-
gnerie.
13
Bien que ma personne soit belle, que le parfum qui s'en exhale
soit agréable, que le teint de ma figure rivalise avec celui de la tu-
lipe, et que ma taille soit élancée comme celle d'un cyprès, il ne
m'a pas été démontré, cependant, pourquoi mon céleste peintre a
diagné m'ébaucher sur cette terre.
14
Je veux boire tant en tant de vin que l'odeur puisse en sortir de
terre quand j'y serai rentré, et que les buveurs á moitié ivres de la
veille qui viendront visiter ma tombe puissent, par l'effet seul de
cette odeur, tomber ivres-morts.
15
Dans la région de l'espérance attache-toi autant de curs que tu
pourras; dans celle de la présence lie-toi avec un ami parfait, car,
sache-le bien, cent kaabas, faites de terre et d'eau, ne valent pas un
cur. Laisse donc là ta kaaba et va plutôt à la recherche d'un cur.
16
Le jour où je prends dans ma main une coupe de vin et où,
dans la joie de mon âme, je deviens ivre-mort, alors, dans cet état
de feu qui me dévorce, je vois cent miracles se réaliser, alors des
paroles claires comme l'eau la plus limpide semblent venir m'ex-
pliquer le mystère de toutes choses!
17
Puisque la durée d'un jour n'est que de deux délais, empresse-toi
de boire du vin, du vin limpide, car, sache-le bien, tu ne retrouveras
plus ton existence écoulée, et, puisque tu sais que ce monde entraîne
tout á une ruine complète, imite-le, et, toi aussi, sois jour et nuit
ruiné dans le vin.
18
C'est nous qui nous livrons aux volontés du vin, c'est avec joie
que nous offrons nos âmes en holocauste au lèvres souriantes de ce
jus divin. Ô spectacle ravissant! notre échanson tenant d'une main
le goulot du flacon, et de l'autre la coupe qui déborde, comme
pour nous convier à recevoir le plus pur de son sang!
19
Oui, c'est nous qui, assis au milieu de ce trésor en ruine, en-
tourés de vin et de danseurs, avons mis en gage (pour nous les pro-
curer) tout ce que nous possédions: âme, cur, hardes, et jusqu'à
notre coupe. Nous sommes ainsi affranchis et de l'espérance du
don et de la crainte du châtiment. Nous sommes en dehors de l'air,
de la terre, du feu et de l'eau.
20
La distance qui sépare l'incrédulité de la foi n'est que d'un souffle,
celle qui sépare le doute de la certitude n'est également que d'un
souffle; passons donc gaiement cet espace précieux d'un souffe, car
notre vie aussi n'est séparée (de la mort) que par l'espace d'un
souffle.
21
Ô roue du destin! la destruction vient de ta haine implacable.
La tyrannie est pour toi un acte de prédilection que tu commets de-
puis le commencement des siècles, et toi aussi, ô terre, si l'on ve-
nait à fouiller dans ton sein, que de trésors inappréciables n'y trou-
verait-on pas!
22
Mon tour d'existence s'est écoulé en quelques jours. Il est passé
comme passe le vent du désert. Aussi, tant qu'il me restera un souffle
de vie, il y a deux jours dont je ne m'inquiéterai jamais, c'est le jour
qui n'est pas venu et celui qui est passé.
23
Ce rubis précieux vient d'une mine à part, cette perle unique
est empreinte d'un sceau à part; nos différentes conclusions sur cette
matière sónt erronées, car l'énigme du véritable amour s'explique
dans un langage à part (et qui n'est pas à notre portée).
24
Puisque c'est aujourd'hui mon tour de jeunesse, j'entends le pas-
ser à boire du vin, car tel est mon plaisir. N'allez pas, à cause
de son amertume, médire de ce délicieux jus, car il est agréable, et
il n'est amer que parce qu'il est ma vie.
25
Ô mon pauvre cur! puisque ton sort est d'être meurtri jusqu'au
sang par le chagrin, puisque ta nature veut que tu sois chaque jour
accablé d'un nouveau tourment, alors, ô âme! dis-moi ce que tu
es venue faire dans mon corps, dis, puisque tu dois enfin le quitter
un jour?
26
Tu ne peux te flatter aujourd'hui de voir le jour de demain;
penser même à ce demain serait de ta part pure folie; si tu as le
cr éveillé ne perds pas dans l'inaction cet instant de vie (qui te
reste et pour la durée duquel je ne vois aucune preuve.
27
Il ne faut pas sans nécessité aller frapper à chaque porte. Il faut
s'accommoder du bien comme du mal d'ici-bas, car on ne peut jouér
que d'après le nombre de points que nous présente la surface des
dés jetés par le destin sur le damier de ce petit bol céleste.
28
Cette cruche a été comme moi une créature animante et malheu-
reuse, elle a soupiré après une mèche de cheveux de quelque jeune
beauté; cette anse que tu vois attachée à son col était un bras amou-
reusement passé au cou d'une belle.
29.
Avant toi et moi, il y a eu bien des crépuscules, bien des
aurores, et ce n'est pas sans raison que le mouvement de rotation a
été imprimé aux cieux. Sois done attentif quand tu poseras ton pied
sur cette poussière, car elle a été sans doute la prunelle des yeux
d'une jeune beauté.
30
Le temple des idoles et la kaaba sont des lieux d'adoration, le
carillon des clóches n'est autre chose qu'un hymne chanté à la
louange du Tout-Puissant. Le mehrab, l'église, le chapelet, la croix
sont en vérité autant de façons différentes de rendre hommage à la
Divinité.
31
Les choses existantes étaient déjà marquées sur la tablette de la
création. Le pinceau (de l'univers) est sans cesse absent du bien et
du mal. Dieu a imprimé au destin ce qui devait y être imprimé;
les efforts que nous faisons s'en vont donc en pure perte.
32
Je ne puis indistinctement dire mon secret aux mauvais comme
aux bons1. Je ne puis donner de l'extension à l'exposé de ma pensée
essentiellement brève. Je vois un lieu dont je ne puis tracer la
description; je possède un secret que je ne puis dévoiler.
33
La fausse monnaie n'a pas cours parmi nous. Le balai en a dé-
blayé entièrement notre joyeuse demeure. Un vieillard revenant de
la taverne me dit : Bois du vin, ami, car bien des existences suc-
céderont à la tienne durant ton long sommeil.
34
En face des décrets de la Providence rien ne réussit que la rési-
gnation. Parmi les hommes rien ne réussit que les apparences et
l'hypocrisie. J'ai employé en fait de ruse tout ce que l'esprit hu-
main peut inventer de plus fort, mais le destin a toujours renversé
mes projets.
35
Si un étranger te témoigne de la fidélité,considère-le comme un
parent; mais si uit parent vient á te trahir (en quoi que ce soit),
regarde-le comme un malintentionné. Si le poison te guérit, consi-
dère-le comme un antidote, et si l'antidote t'est contraire, regarde-
le comme un poison.
36
Il n'y a point de cur que ton absence n'ait meurtri jusqu'au
sang il n'y a point d'être clairvoyant qui ne soit épris de tes charmes
enchanteurs, et, bien qu'il n'existe dans ton esprit aucun souci pour
personne, il n'y a personne qui ne soit préoccupé de toi.
37
Tant que je ne suis pas ivre, mon bonheur est incomplet. Quand
je suis pris de vin, l'ignorance remplace ma raison. Il existe un état
intermédiaire entre l'ivresse et la saine raison. Oh! qu'avec bonbeur
je me constitue lesclave de cet état, car là est la vie!'
38
Qui croira jamais que celui qui a confectionné la coupe puisse
songer à la détruire? Toutes ces belles têtes, tous ces beaux bras,
toutes ces mains charmantes, par quel amour ont-ils été créés, et
par quelle haine sont-ils détruits?
39
C'est l'effet de ton ivresse qui te fait craindre la mort et abhorrer
le néant, car il est évident que de ce néant germera une branche
de l'immortalité. Depuis que mon âme est ravivée par le souffle de
Jésus, la mort éternelle a fui loin de moi.
40
Imite la tullip qui fleurit au noorouz; prends comme elle une
coupe dans ta main, et, si l'occasion se présente, bois, bois du vin
avec bonheur, en compagnie d'une jeune beauté aux joues colorées
du teint de cette fleur, car cette roue bleue, commee un coup de
vent, peut tout à coup venir te renverser.
41
Puisque les choses ne doivent pas se passer suivant nos désirs,
à quoi servent nos desseins et nos efforts? Nous sommes constam-
ment à nous toermenter et à nous dire en soupirant de regret:
Ah! nous sommes arrivés trop tard, trop tôt il nous faudra partir!
42
Puisque la roue céleste et le destin ne t'ont jamais été favorables,
que t'importe de compter sept cieux ou de croire qu'il en existe huit?
Il ya (je le répète) deux jours dont je ne me suis jamais soucié, c'est
le jour qui n'est pas venu et celui qui est passé.
43
Ô Khèyam! pourquoi tant de deuil pour un péché commis? Quel
soulangement plus ou moins grand trouves-tu à te tourmenter ainsi?
Celui qui n'a point péché ne jouira pas de la douceur du pardon.
C'est pour le péché que le pardon existe; dans ce cas, quelle crainte
peux-tu avoir?
44
Personne n'a accés derrière le rideau mystérieux des secrets de
Dieu, personne (pas même en esprit) ne peut y pénétrer; nous
n'avons point d'autre demeure que le sein de la terre. Ô regret!
car c'est là aussi une énigme non moins difficile à saisir.
45
J'ai bien longtemps cherché dans ce monde d'inconstance qui
nous sert un moment d'asile; j'ai employé dans mes recherches toutes
les facultés dont je suis doué; eh bien; j'ai trouvé que la lune pâlit
devant l'éclat de ton visage, que le cyprès est difforme à còté de ta
taille élancée.
46
Dans la mosquée, dans le medressèh, dans l'église et dans la
synagogue, on a horreur de l'enfer et on recherche le paradis; mais
la semence de cette inquiétude n'a jamais germé dans le cur de
celui qui a pénétré les secrets du Tout-Puissant.
47
Tu as parcouru le monde, eh bien! tout ce que tu y as vu n'est
rien; tout ce que tu y as vu, tout ce que tu y as entendu n'est
également rien. Tu es allé d'un bout de l'univers à l'autre, tout cela
n'est rien; tu t'es recueilli dans un coin de ta chambre, tout cela
n'est encore rien, rien.
48
Une nuit, je vis en songe un sage qui me dit: Le someil, ami,
n'a fait épanouir la rose du bonheur de personne : pourquoi com-
mettre un acte si semblable à la mort? bois du vin plutót, car tu
dormiras bien assez sous terre.
49
Si cur humain avait une connaissance exacte des secrets de la
vie, il connaîtrait également, à l'article de la mort, les secrets de
Dieu. Si aujourd'hui que tu es avec toi-même tu ne sais rien, que
sauras-tu demain quand tu seras sorti de ce toi-même?
50
Le jour où les cieux seront confondus, où les étoiles s'obscurci-
ront, je t'arrêterai sur ton chemln, ô idole! et, te prenant par le
pan de ta robe, je te demanderai pourquoi tu m'as ôté la vie (après
me l'avoir donnée).
51
Nous devons nous garder de dire nos secrets aux vils indiscrets;
au rossignol même nous devons les cacher. Considère donc le tour-
ment que tu infliges aux âmes des humains, en les forçant ainsi à se
dérober aux regards de tous.
52
Ô échanson! puisque te temps est là, prêt à nous briser toi et
moi, ce monde ne peut être ni pour toi ni pour moi un lieu de sé-
jour permanent. Mais, en tous cas, sois bien convaincu que tant que
cette coupe de vin sera entre toi et moi, Dieu est dans nos mains.
53
Bien longtemps la coupe en main je me suis promené parmi les
fleurs, et cependant aucun de mes projets ne s'est réalisé dans ce
monde; mais, bien que le vin ne m'ait pas conduit au but de mes
désirs, je ne dévierai pas de cette voie, car lorsqu'on suit une route
on ne revient pas en arrière.
54
Mets une coupe de vin dans ma main, car mon cur est en-
flammé, et cette vie fuit comme fiut le vif-argent. Lève-toi donc,
car la faveur de la fortune n'est qu'un songe; lève-toi, car le feu
de la jeunesse s'échappe comme l'eau du torrent.
55
Nous, nous somment les idolâtres de l'amour, les musulmans sont
autres que nous; nous sommes de chétives fourmis, Salomon, lui, est
autre chose. Demande-nous un visage pâli par l'amour, et des hardes
en lambeaux, car le marché des étoffes de soie est ailleurs qu'ici.
56
Boire du vin et me réjouir, c'est ma manière d'être. Être indiffé-
rent pour l'hérésie comme pour la religion, c'est mon culte. J'ai de-
mandé à cette fiancée du genre humain (le monde) quelle était sa
dot; elle me répondit: Ma dot consiste dans la joie de ton cur.
57
je ne suis digne ni de l'enfer, ni du séjour céleste; Dieu sait de
quelle terre il m'a pétri. Je suis hérétique comme un derviche, laid
comme une femme perdue; je n'ai ni religion, ni fortune, ni espé-
tance du paradis.
58
Ta passion, homme, ressemble en tout à un chien de maison;
il n'en sort que des sons creux. Elle contient la ruse du renard, elle
procure le sommeil du lièvre, elle réunit en elle la rage du tigre
et la voracité du loup.
59
Qu'elles sont belles, ces verdures qui croissent aux bords des ruis-
seaux! On dirait qu'elles ont pris naissance sur les lèvres d'une angé-
lique beauté. Ne pose donc pas sur elles ton pied avec dédain, puis-
qu'elles proviennent du germe de la poussière d'un visage coloré du
teitn de la tulipe.
60
Chaque cur que (Dieu) a éclairé de la lumière de l'affection,
que ce cur fréquente la mosquée ou la synagogue, s'il a inscrit son
nom dans le livre de l'amour il est affranchi et des soucis de l'enfer
et de l'attente du paradis.
61
Une gorgée de vin vaut mieux que le royaume de Kavous; elle
est préférable au trône de Kobad, à l'empire de Thous. Les sou-
pirs auxquels le matin un amoureux est en proie sont préférables
aux gémissements des dévots hypocrites.
62
Bien que le péché m'ait rendu laid et malheureux, je ne suis
cependant pas sans espoir, semblable en cela aux idolâtres, qui
se reposent sur les dieux de leurs temples. Toutefois, le matin
où je mourrai de mon ivresse de la veille, je demanderai du vin,
j'appellerai ma maîtresse, car, que m'importent et le paradis et
l'enfer?
63
Si je bois du vin, ce n'est pas pour ma propre satisfaction; ce
n'est pas pour commettre du désordre ou pour m'abstenir de religion
et de morale : non, c'est pour respirer un moment en dehors de
moi-même. Aucun autre motif ne me sollicite à boire et á m'enivrer.
64
On affirrne qu'il y aura, qu'il y a même un enfer. C'est une as-
sertion erronée; on ne saurait y ajouter foi, car, s'il existe un enfer
pour les amoureux et les ivrognes, le paradis serait, dès demains,
aussi vide que le creux de ma main.
65
On m'engage à ne point boire de vin durant le mois de chéé-
ban, parce que c'est défendu, ni même pendant le mois de rèdjèb,
parce que c'est un mois consacré à Dieu. C'est juste; ces deux mois
appartiennent à Dieu et au Prophète; buvons-en donc dans le mois
de rémézan, puisque c'est un mois qui nous ets réservé.
66
Le mois de rémézan est venu, la saison du vin est finie, oui, les
jours de ce vin limpide et de nos habitudes si simples ont fui loin
de nous. Hélas! notre provision de vin nous reste intacte, et les
jeunes femmes que nous avons rencontrées sont dans une cruelle
attente.
67
Ce vieux caravansérail que l'on nomme le monde, ce séjour alter-
natif de la lumière et des ténèbres, n'est qu'un reste de festin de cent
potentats comme Djèmehid. Ce n'est qu'une tombe servant d'oreiller
à cent monarques comme Bèhram.
68
Pourquoi, aujourd'hui que la rose de ta fortune porte ses fruits,
la coupe est-elle absente de ta main? Bois du vin, ami, bois, car le
temps est un ennemi implacable, et retrouver un jour pareil est
chose difficile.
69
Ce palais où' Bèhram aimait à prendre la coupe dans sa main
(est maintenant transformé en une plaine déserte) où la gazelle met
bas, où le lion se repose. Vois ce Bèhram qui, au moyen d'un lacet,
prenait les ânes sauvages, vois comme la tombe à son tour a pris ce
même Bèhram.
70
Les nuages se répandent dans le ciel et recommencent à pleurer
sur le gazon. Oh! il n'est plus possible de vivre un instant sans vin
couleur d'amarante. Cette verdure réjouit aujourd'hui notre vue, mais
celle qui germera de notre poussière, la vue de qui réjouira-t-elle?
71
En ce jour d'aujourd'hui que l'on nomme adinè (vendredi), laisse
lá la coupe (trop petite) et bois du vin dans un bol. Si les autres
jours tu n'en buvais qu'un (bol), aujourd'hui bois-en deux, car c'est
le grand jour par excellence.
72
Ô mon cur! puisque ce monde t'attriste, puisque ton âme si
pure doit se séparer de ton corps, va t'asseoir sur la verdure des
champs et réjouis-toi pendant quelques jours, avant que d'autres
verdures jaillissent de ta propre poussière.
73
Ce vin qui, par son essence, est susceptible d'apparaître sous
une foule de formes, qui se manifeste tantôt sous la forme d'un
animal, tantót sous celle d'une plante, ne va pas croire pour cela
qu'il puisse ne plus être et que son essence puisse être anéantie;
car c'est par elle qu'il est, bien que les formes disparaissent.
74
Du feu de mes crimes je ne vois point surgir de fumée; de per-
sonne je ne puis attendre un sort meilleur. Cette main que l'in-
justice des hommes me fait porter sur ma tête, quand je la porte
sur le pan de la robe d'un d'entre eux, je n'en obtiens aucun sou-
lagement.
75
La personne sur qui tu t'appuies avec le plus de sûreté, si tu
ouvres les veux de l'intelligence, tu verras en elle ton ennemi. Il vaut
mieux, par le temps qui court, rechercher peu les amis. La conver-
sation des hommes d'aujourd'hui n'est bonne que de loin.
76
Ô homme insouciant! ce corps de chair n'est rien, cette voûte
composée de neuf cieux brillants n'est rien. Livre-toi donc à la joie
dans ce lieu où règne le désordre (le monde), car notre vie n'y est
attachée que pour un instant, et cet instant n'est également rien.
77
Procure-toi des danseurs, du vin et une charmante aux traits ra-
vissants de houri, si houris il y a; ou cherche une belle eau cou-
rante au bord du gazon, si gazon il y a, et ne demande rien de
mieux; ne t'occupe plus de cet enfer éteint, car, en vérité, il n'y a
pas d'autre paradis que celui que je t'indique, si paradis il y a.
78
Ayant aperçu un vieillard qui sortait ivre de la taverne, portant
le sedjadèh sur ses épaules et un bol de vin dans sa main, je lui
dis: Ô chéikh! que signifie donc cela? Il me répondit : Bois du
vin, ami, car le monde, c'est du vent.
79
Un rossignol, ivre (d'amour pour la rose), étant entré dans le
jardin, et voyant les roses et la coupe de vin souriantes, vint me
dire à l'oreille, dans un langage approprié à la circonstance : Sois
sur tes gardes, ami, (et n'oublie pas) qu'on ne rattrape pas la vie qui
s'est écoulée.
80
Ô Khèyam! ton corps ressemble absolument àune tente: l'âme
en est le sultan, et sa dernière demeure est le néant. Quand le sultan
est sorti de sa tente, les fèrrachs du trépas viennent la détruire
pour la dresser à une autre étape.
81
Khèyam, qui cousait les tentes de la philosophie, est tombé tout
à coup dans le creuset du chagrin et s'y est brûlé. Les ciseaux de la
Parque sont venus trancher le fil de son existence, et le revendeur
empressé l'a cédé pour rien.
82
Au printemps j'aime à m'asseoir au bord d'une prairie, avec une
idole semblable à une houri et une cruche de vin, s'il y en a, et bien
que tout cela soit généralement blâmé, je veux être pire qu'un chien
si jamais je songe au paradis.
83
Le vin couleur de rose dans une coupe vermeille est agréable. Il
est agréable, accompagé des airs mélodieux du luth et des sons
plaintifs de la harpe. Le religieux qui n'a aucune notion des délices
de la coupe de vin est agréable, lui, quand il e?st à mille farsakhs
loin de nous.
84
Le temps que nous passons dans ce monde n'a point de prix sans
vin et sans échanson; il n'a point de prix sans les sons mélodieux
de la flûte de l'Irak. J'ai beau observer les choses d'ici-bas, je ny
vois que la joie et le plaisir qui aient du prix : le reste n'est rien.
85
Sois sur tes gardes, ami, car tu seras séparé de ton âme: tu iras
derrière le rideau des secrets de Dieu. Bois du vin, car tu ne sais
pas d'où tu es venu; sois dans l'allegresse, car tu ne sais pas où tu
iras.
86
Puisque notre départ d'ici-bas est certain, pourquoi donc être?
Pourquoi nous acharner ainsi à vouloir atteindre le bonheur, l'im-
possible? Puisque, pour une raison inconnue, on ne doit pas nous
laisser ici, pourquoi ne point nous occuper de notre voyage futur,
pourquoi être insouciant à cet égard?
87
Il y a un siècle que je chante les louanges du vin et que je ne
m'entoure que d'accessoires qui s'y rapportent. Ô dévot! puisses-tu
être heureux ici-bas avec ta conviction d'avoir pour maître la sagesse!
Mais apprends du moins que ce maître n'est encore que mon élève.
88
Le monde ne cesse de me qualifier de dépravé. Je ne suis cepen-
dant pas coupable. Ô hommes de sainteté! examinez-vous plutôt
vous-mêmes et voyez ce que vous êtes. Vous m'accusez d'agir con-
trairement au chèr'e (loi du Koran); je n'ai cependant pas commis
d'autres péchés que l'ivrognerie, la débauche et l'adultère.
89
Si tu te livres à tes propres passions, à ton insatiabilité, je puis
te prédire que tu partiras pauvre comme un mendiant. Vois plutôt
qui tu es, d'où tu vlens, aie la conscience de ce que tu fais, sache
où tu vas.
90
L'univers n'est qu'un point de notre pauvre existence. Le Djéi-
houn (Oxus) n'est qu'une faible trace de nos larmes mélées de
sang; l'enfer n'est qu'une étincelle des peines inutiles que nous nous
donnons. Le paradis ne consiste qu'en un instant de repos dont nous
jouissons quelquefois ici-bas.
91
Je suis un eselave révolté : où est ta volonté.? J'ai le cur noir de
péchés: où est ta lumière, où est ton contrôle? Si tu n'accordes
le paradis qu'à notre obéissance (à tes lois), c'est une dette dont tu
t'acquittes, et dans ce cas que deviennent ta bienveillance et ta mi-
séricorde? L
92
Je ne sais pas du tout si celui qui m'a créé appartenait au paradis
délicieux où à l'enfer détestable. (Mais je sais) qu'une coupe de vin,
une charmante idole et une cithare au bord d'une prairie, sont trois
choses dont je jouis présentement, et que toi tu vis sur la promesse
qu'on te fait d'un paradis futur.
93
Je bois du vin, et ceux qui y sont contraires viennent de gauche
et de droite pour m'engager à m'en abstenir, parce que, disent-ils,
le vin est l'ennemi de la religion. Mais, pour cette raison même, main-
tenant que je me tiens pour adversaire de la foi, je veux, par Dieu,
en boire, car il est permis de boire le sang de son ennemi.
94
Le clair de lune a découpé la robe noire de la nuit : bois donc
du vin, car on ne trouve pas toujours un moment aussi précieux.
Oui, livre-toi à la joie, car ce même clair de lune éclairera bien
longtemps encore (après nous) la surface de la terre.
95
N'impute pas à la roue des cieux tout le bien et tout le mal qui
sont dans l'homme, toutes les joies et tous les chagrins qui nous
viennent du destin; car cette roue, ami, est mille fois plus embar-
rassée que toi dans la voie de l'amour (divin).
96
Il n'y a point de bouclier qui tienne contre une flèche lancée par
le Destin. Les grandeurs, l'argent, l'or, tout cela ne sert de rien.
Plus je considère les choses de ce monde, plus je vois qu'il n'y a de
bien que le bien : tout le reste n'est rien.
97
Un cur qui ne contient pas en soi une abstention complète (des
choses d'ici-bas) est à plaindre, car il est tous les jours la proie des
regrets. Il n'y a que le cur débarrassé de soucis qui puisse être
joyeux: tout ce qui existe en dehors de cela n'est sujet de
tourment.
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Celui qui a eu l'intelligence de semer la joie dans son cur, ce
lui-lé n'a pas perdu un seul de ses jours dans le chagrin; ou il a
employé ses facultés à rechercher l'agrément de Dieu, ou il est
procuré le repos de son âme en prenant dans sa main une coupe
de vin.
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Lorsque Dieu a confectionné la boue de mon corps, il savait quel
serait le résultat de mes actes. Ce n'est pas sans ses ordres que je
commets les péchés dont je suis coupable; dans se cas, pourquoi
au jour dernier brûler dans l'enfer?