J.B. Nicolas: Les quatrains de Khèyam, 1867

1
	Un matin, j'entendis venir de notre taverne une voix qui disait:
A moi, joyeux buveurs, jeunes fous! levez-vous, et venez remplir
encore une coupe de vin, avant que le destin vienne remplir celle de
notre existence.
   
2
	Ó toi qui dans l'univers entier es l'objet choisi de mon cœur!
toi qui m'es plus chère que l'âme qui m'anime, que les yeux qui
m'éclairent! il n'y a rien, ô idole, de plus précieux que la vie: eh
bien! tu m'es cent fois plus précieuse qu'elle.

3
	Qui t'a conduite cette nuit vers nous, ainsi prise de vin? Qui
donc, enlevant le voile qui te couvrait, a pu te conduire jusqu'ici?
Qui enfin t'amène aussi rapide que le vent pour attiser encore le
feu de celui qui brûlait déjà en ton absence?

4
	Nous n'avons éprouvé que chagrin et malheur dans ce monde qui
nous sert un instant d'asile. Hélas! aucun problème de la création
ne nous y a été expliqué, et voilà que nous le quittons le cœur plein
de regret (de n'y avoir rien appris sur ce sujet).

5
	Ô khadjé, rends-nous licite un seul de nos souhaits, retiens ton
haleine et conduis-nous sur la voie de Dieu. Certes, nous marchons
droit, nous; c'est toi qui vois de travers; va donc guérir, tes yeux,
et laisse-nous en paix.

6
	Lève-toi, viens, viens, et, pour la satisfaction de mon cœur,
donne-moi l'explication d'un problème: apporte-moi vite une
cruche de vin, et buvons avant que l'on fasse des cruches de notre
propre poussière.

7
	Lorsque je seari mort, lavez-moi avec le jus de la treille; ai lieu
de prières, chantez sur ma tombe les louanges de la coupe et du vin,
et si vous désirez me retrouver au jour dernier, cherchez-moi sous
la poussière du seuil de la taverne.

8
	Puisque personne ne saurait te répondre du jour de demain,
empresse-toi de réjouir ton cœur plein de tristesse; bois, ô lune
adorable! bois dans une coupe vermeille, car la lune du firmament
tournera bien longtemps (autour de la terre), sans nous y retrouver.

9
	Puisse l'amoureux être toute l'année ivre, fou, absorbé par le
vin, couvert de déshonneur! car lorsque nous avons la saine raison,
le chagrin vient nous assaillir de tous cotés; mais à peine sommes-
nous ivres, eh bien, advienne que pourra!

10
	Au nom de Dieu! dans quelle expectative le sage attacherait-il
son cœur aus trésors illusoires de ce palais de malheur? Oh! que
celui qui me donne le nom d'ivrogne revienne donc de son erreur,
car, comment pourrait-il voir là-haut trace de taverne?

11
	Le Koran, que l'on s'accorde á nommer la parole sublime, n'est 
cependant lu que de temps en temps et non d'une manière perma-
nente, tandis qu'au bord de la coupe se trouve un verset plein de
lumière que l'on aime á lire toujours et partout.

12
	Toi qui ne bois pas de vin, ne blâme pas pour cela les ivrognes,
car je suis prêt, moi, á renoncer á Dieu, s'il m'ordonne de renoncer 
au vin. Tu te glorifies de ne point boire de vin, mais cette gloire sied 
mal á qui commet des actes cent fois plus répréhensibles que l'ivo-
gnerie.

13
	Bien que ma personne soit belle, que le parfum qui s'en exhale 
soit agréable, que le teint de ma figure rivalise avec celui de la tu-
lipe, et que ma taille soit élancée comme celle d'un cyprès, il ne 
m'a pas été démontré, cependant, pourquoi mon céleste peintre a 
diagné m'ébaucher sur cette terre.

14
	Je veux boire tant en tant de vin que l'odeur puisse en sortir de
terre quand j'y serai rentré, et que les buveurs á moitié ivres de la 
veille qui viendront visiter ma tombe puissent, par l'effet seul de 
cette odeur, tomber ivres-morts.

15
	Dans la région de l'espérance attache-toi autant de cœurs que tu 
pourras; dans celle de la présence lie-toi avec un ami parfait, car, 
sache-le bien, cent kaabas, faites de terre et d'eau, ne valent pas un 
cœur. Laisse donc là ta kaaba et va plutôt à la recherche d'un cœur.

16
	Le jour où je prends dans ma main une coupe de vin et où, 
dans la joie de mon âme, je deviens ivre-mort, alors, dans cet état 
de feu qui me dévorce, je vois cent miracles se réaliser, alors des
paroles claires comme l'eau la plus limpide semblent venir m'ex-
pliquer le mystère de toutes choses!

17
	Puisque la durée d'un jour n'est que de deux délais, empresse-toi 
de boire du vin, du vin limpide, car, sache-le bien, tu ne retrouveras 
plus ton existence écoulée, et, puisque tu sais que ce monde entraîne 
tout á une ruine complète, imite-le, et, toi aussi, sois jour et nuit 
ruiné dans le vin.

18
	C'est nous qui nous livrons aux volontés du vin, c'est avec joie 
que nous offrons nos âmes en holocauste au lèvres souriantes de ce 
jus divin. Ô spectacle ravissant! notre échanson tenant d'une main 
le goulot du flacon, et de l'autre la coupe qui déborde, comme 
pour nous convier à recevoir le plus pur de son sang!

19
	Oui, c'est nous qui, assis au milieu de ce trésor en ruine, en-
tourés de vin et de danseurs, avons mis en gage (pour nous les pro-
curer) tout ce que nous possédions: âme, cœur, hardes, et jusqu'à notre coupe. Nous sommes ainsi affranchis et de l'espérance du don et de la crainte du châtiment. Nous sommes en dehors de l'air, de la terre, du feu et de l'eau. 20 La distance qui sépare l'incrédulité de la foi n'est que d'un souffle, celle qui sépare le doute de la certitude n'est également que d'un souffle; passons donc gaiement cet espace précieux d'un souffe, car notre vie aussi n'est séparée (de la mort) que par l'espace d'un
souffle. 21 Ô roue du destin! la destruction vient de ta haine implacable. La tyrannie est pour toi un acte de prédilection que tu commets de- puis le commencement des siècles, et toi aussi, ô terre, si l'on ve- nait à fouiller dans ton sein, que de trésors inappréciables n'y trou- verait-on pas! 22 Mon tour d'existence s'est écoulé en quelques jours. Il est passé comme passe le vent du désert. Aussi, tant qu'il me restera un souffle de vie, il y a deux jours dont je ne m'inquiéterai jamais, c'est le jour qui n'est pas venu et celui qui est passé. 23 Ce rubis précieux vient d'une mine à part, cette perle unique est empreinte d'un sceau à part; nos différentes conclusions sur cette matière sónt erronées, car l'énigme du véritable amour s'explique dans un langage à part (et qui n'est pas à notre portée). 24 Puisque c'est aujourd'hui mon tour de jeunesse, j'entends le pas- ser à boire du vin, car tel est mon plaisir. N'allez pas, à cause de son amertume, médire de ce délicieux jus, car il est agréable, et il n'est amer que parce qu'il est ma vie. 25 Ô mon pauvre cœur! puisque ton sort est d'être meurtri jusqu'au sang par le chagrin, puisque ta nature veut que tu sois chaque jour accablé d'un nouveau tourment, alors, ô âme! dis-moi ce que tu es venue faire dans mon corps, dis, puisque tu dois enfin le quitter un jour? 26 Tu ne peux te flatter aujourd'hui de voir le jour de demain; penser même à ce demain serait de ta part pure folie; si tu as le cœr éveillé ne perds pas dans l'inaction cet instant de vie (qui te reste et pour la durée duquel je ne vois aucune preuve.
27
	Il ne faut pas sans nécessité aller frapper à chaque porte. Il faut
s'accommoder du bien comme du mal d'ici-bas, car on ne peut jouér
que d'après le nombre de points que nous présente la surface des 
dés jetés par le destin sur le damier de ce petit bol céleste.

28
	Cette cruche a été comme moi une créature animante et malheu-
reuse, elle a soupiré après une mèche de cheveux de quelque jeune
beauté; cette anse que tu vois attachée à son col était un bras amou-
reusement passé au cou d'une belle.

29.
	Avant toi et moi, il y a eu bien des crépuscules, bien des 
aurores, et ce n'est pas sans raison que le mouvement de rotation a 
été imprimé aux cieux. Sois done attentif quand tu poseras ton pied 
sur cette poussière, car elle a été sans doute la prunelle des yeux 
d'une jeune beauté.

30
	Le temple des idoles et la kaaba sont des lieux d'adoration, le 
carillon des clóches n'est autre chose qu'un hymne chanté à la 
louange du Tout-Puissant. Le mehrab, l'église, le chapelet, la croix 
sont en vérité autant de façons différentes de rendre hommage à la 
Divinité.

31
	Les choses existantes étaient déjà marquées sur la tablette de la 
création. Le pinceau (de l'univers) est sans cesse absent du bien et 
du mal. Dieu a imprimé au destin ce qui devait y être imprimé; 
les efforts que nous faisons s'en vont donc en pure perte.
32
	Je ne puis indistinctement dire mon secret aux mauvais comme 
aux bons1. Je ne puis donner de l'extension à l'exposé de ma pensée 
essentiellement brève. Je vois un lieu dont je ne puis tracer la 
description; je possède un secret que je ne puis dévoiler.

33
	La fausse monnaie n'a pas cours parmi nous. Le balai en a dé-
blayé entièrement notre joyeuse demeure. Un vieillard revenant de 
la taverne me dit : Bois du vin, ami, car bien des existences suc-
céderont à la tienne durant ton long sommeil.

34
	En face des décrets de la Providence rien ne réussit que la rési-
gnation. Parmi les hommes rien ne réussit que les apparences et 
l'hypocrisie. J'ai employé en fait de ruse tout ce que l'esprit hu-
main peut inventer de plus fort, mais le destin a toujours renversé
mes projets.
35
	Si un étranger te témoigne de la fidélité,considère-le comme un 
parent; mais si uit parent vient á te trahir (en quoi que ce soit), 
regarde-le comme un malintentionné. Si le poison te guérit, consi-
dère-le comme un antidote, et si l'antidote t'est contraire, regarde-
le comme un poison.
36
	Il n'y a point de cœur que ton absence n'ait meurtri jusqu'au
sang il n'y a point d'être clairvoyant qui ne soit épris de tes charmes
enchanteurs, et, bien qu'il n'existe dans ton esprit aucun souci pour 
personne, il n'y a personne qui ne soit préoccupé de toi.

37
Tant que je ne suis pas ivre, mon bonheur est incomplet. Quand 
je suis pris de vin, l'ignorance remplace ma raison. Il existe un état 
intermédiaire entre l'ivresse et la saine raison. Oh! qu'avec bonbeur 
je me constitue lesclave de cet état, car là est la vie!'

38
	Qui croira jamais que celui qui a confectionné la coupe puisse 
songer à la détruire? Toutes ces belles têtes, tous ces beaux bras,
toutes ces mains charmantes, par quel amour ont-ils été créés, et 
par quelle haine sont-ils détruits?
39
	C'est l'effet de ton ivresse qui te fait craindre la mort et abhorrer 
le néant, car il est évident que de ce néant germera une branche 
de l'immortalité. Depuis que mon âme est ravivée par le souffle de
Jésus, la mort éternelle a fui loin de moi.
40
	Imite la tullip qui fleurit au noorouz; prends comme elle une
coupe dans ta main, et, si l'occasion se présente, bois, bois du vin 
avec bonheur, en compagnie d'une jeune beauté aux joues colorées 
du teint de cette fleur, car cette roue bleue, commee un coup de 
vent, peut tout à coup venir te renverser.

41
	Puisque les choses ne doivent pas se passer suivant nos désirs, 
à quoi servent nos desseins et nos efforts? Nous sommes constam-
ment à nous toermenter et à nous dire en soupirant de regret:
Ah! nous sommes arrivés trop tard, trop tôt il nous faudra partir!

42
	Puisque la roue céleste et le destin ne t'ont jamais été favorables, 
que t'importe de compter sept cieux ou de croire qu'il en existe huit?
Il ya (je le répète) deux jours dont je ne me suis jamais soucié, c'est 
le jour qui n'est pas venu et celui qui est passé.

43
	 Ô Khèyam! pourquoi tant de deuil pour un péché commis? Quel 
soulangement plus ou moins grand trouves-tu à te tourmenter ainsi? 
Celui qui n'a point péché ne jouira pas de la douceur du pardon. 
C'est pour le péché que le pardon existe; dans ce cas, quelle crainte 
peux-tu avoir?

44
	Personne n'a accés derrière le rideau mystérieux des secrets de 
Dieu, personne (pas même en esprit) ne peut y pénétrer; nous	
n'avons point d'autre demeure que le sein de la terre. Ô regret!
car c'est là aussi une énigme non moins difficile à saisir.
45
	J'ai bien longtemps cherché dans ce monde d'inconstance qui 
nous sert un moment d'asile; j'ai employé dans mes recherches toutes 
les facultés dont je suis doué; eh bien; j'ai trouvé que la lune pâlit 
devant l'éclat de ton visage, que le cyprès est difforme à còté de ta 
taille élancée.
46
	Dans la mosquée, dans le medressèh, dans l'église et dans la 
synagogue, on a horreur de l'enfer et on recherche le paradis; mais 
la semence de cette inquiétude n'a jamais germé dans le cœur de 
celui qui a pénétré les secrets du Tout-Puissant.

47
	Tu as parcouru le monde, eh bien! tout ce que tu y as vu n'est 
rien; tout ce que tu y as vu, tout ce que tu y as entendu n'est 
également rien. Tu es allé d'un bout de l'univers à l'autre, tout cela
n'est rien; tu t'es recueilli dans un coin de ta chambre, tout cela 
n'est encore rien, rien.

48
	Une nuit, je vis en songe un sage qui me dit: Le someil, ami, 
n'a fait épanouir la rose du bonheur de personne : pourquoi com-
mettre un acte si semblable à la mort? bois du vin plutót, car tu
dormiras bien assez sous terre.

49
	Si cœur humain avait une connaissance exacte des secrets de la 
vie, il connaîtrait également, à l'article de la mort, les secrets de 
Dieu. Si aujourd'hui que tu es avec toi-même tu ne sais rien, que 
sauras-tu demain quand tu seras sorti de ce toi-même?

50
	Le jour où les cieux seront confondus, où les étoiles s'obscurci-
ront, je t'arrêterai sur ton chemln, ô idole! et, te prenant par le 
pan de ta robe, je te demanderai pourquoi tu m'as ôté la vie (après 
me l'avoir donnée).

51
	Nous devons nous garder de dire nos secrets aux vils indiscrets; 
au rossignol même nous devons les cacher. Considère donc le tour- 
ment que tu infliges aux âmes des humains, en les forçant ainsi à se 
dérober aux regards de tous.

52
	Ô échanson! puisque te temps est là, prêt à nous briser toi et 
moi, ce monde ne peut être ni pour toi ni pour moi un lieu de sé-
jour permanent. Mais, en tous cas, sois bien convaincu que tant que 
cette coupe de vin sera entre toi et moi, Dieu est dans nos mains.

53
	Bien longtemps la coupe en main je me suis promené parmi les 
fleurs, et cependant aucun de mes projets ne s'est réalisé dans ce 
monde; mais, bien que le vin ne m'ait pas conduit au but de mes 
désirs, je ne dévierai pas de cette voie, car lorsqu'on suit une route 
on ne revient pas en arrière.

54
	Mets une coupe de vin dans ma main, car mon cœur est en-
flammé, et cette vie fuit comme fiut le vif-argent. Lève-toi donc, 
car la faveur de la fortune n'est qu'un songe; lève-toi, car le feu 
de la jeunesse s'échappe comme l'eau du torrent.

55
	Nous, nous somment les idolâtres de l'amour, les musulmans sont 
autres que nous; nous sommes de chétives fourmis, Salomon, lui, est 
autre chose. Demande-nous un visage pâli par l'amour, et des hardes 
en lambeaux, car le marché des étoffes de soie est ailleurs qu'ici.

56
	Boire du vin et me réjouir, c'est ma manière d'être. Être indiffé-
rent pour l'hérésie comme pour la religion, c'est mon culte. J'ai de-
mandé à cette fiancée du genre humain (le monde) quelle était sa 
dot; elle me répondit: Ma dot consiste dans la joie de ton cœur.

57
	je ne suis digne ni de l'enfer, ni du séjour céleste; Dieu sait de 
quelle terre il m'a pétri. Je suis hérétique comme un derviche, laid
comme une femme perdue; je n'ai ni religion, ni fortune, ni espé-
tance du paradis.

58
	Ta passion, homme, ressemble en tout à un chien de maison; 
il n'en sort que des sons creux. Elle contient la ruse du renard, elle 
procure le sommeil du lièvre, elle réunit en elle la rage du tigre 
et la voracité du loup.

59
	Qu'elles sont belles, ces verdures qui croissent aux bords des ruis-
seaux! On dirait qu'elles ont pris naissance sur les lèvres d'une angé-
lique beauté. Ne pose donc pas sur elles ton pied avec dédain, puis-
qu'elles proviennent du germe de la poussière d'un visage coloré du 
teitn de la tulipe.

60
	Chaque cœur que (Dieu) a éclairé de la lumière de l'affection, 
que ce cœur fréquente la mosquée ou la synagogue, s'il a inscrit son
nom dans le livre de l'amour il est affranchi et des soucis de l'enfer 
et de l'attente du paradis.

61
	Une gorgée de vin vaut mieux que le royaume de Kavous; elle 
est préférable au trône de Kobad, à l'empire de Thous. Les sou-
pirs auxquels le matin un amoureux est en proie sont préférables 
aux gémissements des dévots hypocrites.

62
	Bien que le péché m'ait rendu laid et malheureux, je ne suis 
cependant pas sans espoir, semblable en cela aux idolâtres, qui 
se reposent sur les dieux de leurs temples. Toutefois, le matin 
où je mourrai de mon ivresse de la veille, je demanderai du vin,
j'appellerai ma maîtresse, car, que m'importent et le paradis et
l'enfer?

63
	Si je bois du vin, ce n'est pas pour ma propre satisfaction; ce 
n'est pas pour commettre du désordre ou pour m'abstenir de religion 
et de morale : non, c'est pour respirer un moment en dehors de 
moi-même. Aucun autre motif ne me sollicite à boire et á m'enivrer.

64
	On affirrne qu'il y aura, qu'il y a même un enfer. C'est une as-
sertion erronée; on ne saurait y ajouter foi, car, s'il existe un enfer 
pour les amoureux et les ivrognes, le paradis serait, dès demains, 
aussi vide que le creux de ma main.

65
	On m'engage à ne point boire de vin durant le mois de chéé-
ban, parce que c'est défendu, ni même pendant le mois de rèdjèb, 
parce que c'est un mois consacré à Dieu. C'est juste; ces deux mois 
appartiennent à Dieu et au Prophète; buvons-en donc dans le mois 
de rémézan, puisque c'est un mois qui nous ets réservé.

66
	Le mois de rémézan est venu, la saison du vin est finie, oui, les 
jours de ce vin limpide et de nos habitudes si simples ont fui loin 
de nous. Hélas! notre provision de vin nous reste intacte, et les 
jeunes femmes que nous avons rencontrées sont dans une cruelle 
attente.

67
	Ce vieux caravansérail que l'on nomme le monde, ce séjour alter-
natif de la lumière et des ténèbres, n'est qu'un reste de festin de cent 
potentats comme Djèmehid. Ce n'est qu'une tombe servant d'oreiller 
à cent monarques comme Bèhram.

68
	Pourquoi, aujourd'hui que la rose de ta fortune porte ses fruits, 
la coupe est-elle absente de ta main? Bois du vin, ami, bois, car le 
temps est un ennemi implacable, et retrouver un jour pareil est 
chose difficile.

69
	Ce palais où' Bèhram aimait à prendre la coupe dans sa main 
(est maintenant transformé en une plaine déserte) où la gazelle met 
bas, où le lion se repose. Vois ce Bèhram qui, au moyen d'un lacet, 
prenait les ânes sauvages, vois comme la tombe à son tour a pris ce 
même Bèhram.

70
	Les nuages se répandent dans le ciel et recommencent à pleurer 
sur le gazon. Oh! il n'est plus possible de vivre un instant sans vin 
couleur d'amarante. Cette verdure réjouit aujourd'hui notre vue, mais 
celle qui germera de notre poussière, la vue de qui réjouira-t-elle?

71
	En ce jour d'aujourd'hui que l'on nomme adinè (vendredi), laisse 
lá la coupe (trop petite) et bois du vin dans un bol. Si les autres 
jours tu n'en buvais qu'un (bol), aujourd'hui bois-en deux, car c'est 
le grand jour par excellence.

72
	Ô mon cœur! puisque ce monde t'attriste, puisque ton âme si 
pure doit se séparer de ton corps, va t'asseoir sur la verdure des 
champs et réjouis-toi pendant quelques jours, avant que d'autres 
verdures jaillissent de ta propre poussière.

73
	Ce vin qui, par son essence, est susceptible d'apparaître sous 
une foule de formes, qui se manifeste tantôt sous la forme d'un 
animal, tantót sous celle d'une plante, ne va pas croire pour cela 
qu'il puisse ne plus être et que son essence puisse être anéantie; 
car c'est par elle qu'il est, bien que les formes disparaissent.

74
	Du feu de mes crimes je ne vois point surgir de fumée; de per-
sonne je ne puis attendre un sort meilleur. Cette main que l'in-
justice des hommes me fait porter sur ma tête, quand je la porte 
sur le pan de la robe d'un d'entre eux, je n'en obtiens aucun sou-
lagement.

75
	La personne sur qui tu t'appuies avec le plus de sûreté, si tu 
ouvres les veux de l'intelligence, tu verras en elle ton ennemi. Il vaut 
mieux, par le temps qui court, rechercher peu les amis. La conver-
sation des hommes d'aujourd'hui n'est bonne que de loin.
76 Ô homme insouciant! ce corps de chair n'est rien, cette voûte composée de neuf cieux brillants n'est rien. Livre-toi donc à la joie dans ce lieu où règne le désordre (le monde), car notre vie n'y est attachée que pour un instant, et cet instant n'est également rien. 77 Procure-toi des danseurs, du vin et une charmante aux traits ra- vissants de houri, si houris il y a; ou cherche une belle eau cou- rante au bord du gazon, si gazon il y a, et ne demande rien de mieux; ne t'occupe plus de cet enfer éteint, car, en vérité, il n'y a pas d'autre paradis que celui que je t'indique, si paradis il y a. 78 Ayant aperçu un vieillard qui sortait ivre de la taverne, portant le sedjadèh sur ses épaules et un bol de vin dans sa main, je lui dis: Ô chéikh! que signifie donc cela? Il me répondit : Bois du vin, ami, car le monde, c'est du vent. 79 Un rossignol, ivre (d'amour pour la rose), étant entré dans le jardin, et voyant les roses et la coupe de vin souriantes, vint me dire à l'oreille, dans un langage approprié à la circonstance : Sois sur tes gardes, ami, (et n'oublie pas) qu'on ne rattrape pas la vie qui s'est écoulée. 80 Ô Khèyam! ton corps ressemble absolument àune tente: l'âme en est le sultan, et sa dernière demeure est le néant. Quand le sultan est sorti de sa tente, les fèrrachs du trépas viennent la détruire pour la dresser à une autre étape. 81 Khèyam, qui cousait les tentes de la philosophie, est tombé tout à coup dans le creuset du chagrin et s'y est brûlé. Les ciseaux de la Parque sont venus trancher le fil de son existence, et le revendeur empressé l'a cédé pour rien. 82 Au printemps j'aime à m'asseoir au bord d'une prairie, avec une idole semblable à une houri et une cruche de vin, s'il y en a, et bien que tout cela soit généralement blâmé, je veux être pire qu'un chien si jamais je songe au paradis. 83 Le vin couleur de rose dans une coupe vermeille est agréable. Il est agréable, accompagé des airs mélodieux du luth et des sons plaintifs de la harpe. Le religieux qui n'a aucune notion des délices de la coupe de vin est agréable, lui, quand il e?st à mille farsakhs loin de nous. 84 Le temps que nous passons dans ce monde n'a point de prix sans vin et sans échanson; il n'a point de prix sans les sons mélodieux de la flûte de l'Irak. J'ai beau observer les choses d'ici-bas, je ny vois que la joie et le plaisir qui aient du prix : le reste n'est rien. 85 Sois sur tes gardes, ami, car tu seras séparé de ton âme: tu iras derrière le rideau des secrets de Dieu. Bois du vin, car tu ne sais pas d'où tu es venu; sois dans l'allegresse, car tu ne sais pas où tu iras. 86 Puisque notre départ d'ici-bas est certain, pourquoi donc être? Pourquoi nous acharner ainsi à vouloir atteindre le bonheur, l'im- possible? Puisque, pour une raison inconnue, on ne doit pas nous laisser ici, pourquoi ne point nous occuper de notre voyage futur, pourquoi être insouciant à cet égard?
87
	Il y a un siècle que je chante les louanges du vin et que je ne 
m'entoure que d'accessoires qui s'y rapportent. Ô dévot! puisses-tu 
être heureux ici-bas avec ta conviction d'avoir pour maître la sagesse! 
Mais apprends du moins que ce maître n'est encore que mon élève.

88
	Le monde ne cesse de me qualifier de dépravé. Je ne suis cepen-
dant pas coupable. Ô hommes de sainteté! examinez-vous plutôt 
vous-mêmes et voyez ce que vous êtes. Vous m'accusez d'agir con-
trairement au chèr'e (loi du Koran); je n'ai cependant pas commis 
d'autres péchés que l'ivrognerie, la débauche et l'adultère.

89
	Si tu te livres à tes propres passions, à ton insatiabilité, je puis 
te prédire que tu partiras pauvre comme un mendiant. Vois plutôt 
qui tu es, d'où tu vlens, aie la conscience de ce que tu fais, sache 
où tu vas.

90
	L'univers n'est qu'un point de notre pauvre existence. Le Djéi-
houn (Oxus) n'est qu'une faible trace de nos larmes mélées de 
sang; l'enfer n'est qu'une étincelle des peines inutiles que nous nous 
donnons. Le paradis ne consiste qu'en un instant de repos dont nous 
jouissons quelquefois ici-bas.

91
	Je suis un eselave révolté : où est ta volonté.? J'ai le cœur noir de 
péchés: où est ta lumière, où est ton contrôle? Si tu n'accordes 
le paradis qu'à notre obéissance (à tes lois), c'est une dette dont tu	
t'acquittes, et dans ce cas que deviennent ta bienveillance et ta mi-
séricorde?							L

92
	Je ne sais pas du tout si celui qui m'a créé appartenait au paradis 
délicieux où à l'enfer détestable. (Mais je sais) qu'une coupe de vin, 
une charmante idole et une cithare au bord d'une prairie, sont trois 
choses dont je jouis présentement, et que toi tu vis sur la promesse 
qu'on te fait d'un paradis futur.

93
	Je bois du vin, et ceux qui y sont contraires viennent de gauche 
et de droite pour m'engager à m'en abstenir, parce que, disent-ils, 
le vin est l'ennemi de la religion. Mais, pour cette raison même, main-
tenant que je me tiens pour adversaire de la foi, je veux, par Dieu, 
en boire, car il est permis de boire le sang de son ennemi.
94
	Le clair de lune a découpé la robe noire de la nuit : bois donc 
du vin, car on ne trouve pas toujours un moment aussi précieux. 
Oui, livre-toi à la joie, car ce même clair de lune éclairera bien 
longtemps encore (après nous) la surface de la terre.
95
	N'impute pas à la roue des cieux tout le bien et tout le mal qui 
sont dans l'homme, toutes les joies et tous les chagrins qui nous 
viennent du destin; car cette roue, ami, est mille fois plus embar-
rassée que toi dans la voie de l'amour (divin).

96
	Il n'y a point de bouclier qui tienne contre une flèche lancée par 
le Destin. Les grandeurs, l'argent, l'or, tout cela ne sert de rien. 
Plus je considère les choses de ce monde, plus je vois qu'il n'y a de 
bien que le bien : tout le reste n'est rien.

97
	Un cœur qui ne contient pas en soi une abstention complète (des 
choses d'ici-bas) est à plaindre, car il est tous les jours la proie des 
regrets. Il n'y a que le cœur débarrassé de soucis qui puisse être 
joyeux: tout ce qui existe en dehors de cela n'est sujet de 
tourment.

98
	Celui qui a eu l'intelligence de semer la joie dans son cœur, ce
lui-lé n'a pas perdu un seul de ses jours dans le chagrin; ou il a 
employé ses facultés à rechercher l'agrément de Dieu, ou il est 
procuré le repos de  son âme en prenant dans sa main une coupe 
de vin.

99
	Lorsque Dieu a confectionné la boue de mon corps, il savait quel 
serait le résultat de mes actes. Ce n'est pas sans ses ordres que je 
commets les péchés dont je suis coupable; dans se cas, pourquoi 
au jour dernier brûler dans l'enfer?